Dehors, la peur !

 

« Dans le monde d’après des ombres assagies croisaient en silence, à la volée, de drôles de personnages mutiques aux regards luisants et pénétrants – pour quelles raisons ces lumières sombres à l’horizon déclinaient-elles maintenant avec tant d’incidence ? »

J’avais récité ce texte extrait du Gil Blas du 8 mars 1887 d’une voix atone, les yeux révulsés, comme si soudainement mon âme se trouvait possédée par d’odieux démons.

Sans prendre le temps d’appeler le curé pour m’exorciser, mon oncle avait bondi de sa chaise. Je garde encore la trace de ses doigts calleux qui se sont fracassés sur ma joue. La violence du coup avait anéanti mon souffle. Mon oreille avait heurté le chambranle de la porte et s’était fendue dans une cuisante gerbe de sang.

Jimmy, mon petit-cousin de six ans, m’avait observé en silence. Puis il avait ricané en me montrant du doigt.

Alors je m’étais recroquevillé, mains sur la tête, suppliant pour que cette folie disparaisse enfin.

Nous venions d’emménager au lieu-dit Bois de la lune vieille, dans la campagne de ST-Florin, à plusieurs lieues de Paris. Des bourrasques de neige nous avaient harcelés tout au long du chemin. Mon oncle marchait en tête et ma tante, enceinte de plusieurs mois, avançait péniblement derrière nous. C’était la veille de Noël.

Je détestais la neige. Le silence de cette blancheur peu accueillante ne m’aidait pas à soulager la mélancolie qui étreignait mon cœur. À ce que j’en savais, j’étais né en hiver, d’un père inconnu et d’une jeune mère désemparée qui avait préféré m’abandonner sur le parvis d’une église pour me laisser une chance dans cette vie qui s’annonçait douloureuse. C’est l’histoire que l’on m’avait toujours racontée. Je n’en avais aucun souvenir.

Notre chambre avait été aménagée au grenier. La première nuit fut glacée. De longues volutes blanchâtres s’échappaient de ma gorge. Mes épaules tressaillaient et mes orteils luttaient pour ne pas se briser sous l’assaut du froid. Face à moi, Jimmy dormait à poings fermés. Ne pouvant trouver le sommeil, je m’étais levé pour regarder par la fenêtre. Tout était triste, sombre, étonnamment silencieux. Étrangement, je suais à grosse goutte comme si une fièvre irrationnelle avait pris possession de mon corps, et lorsque je fermais les yeux, le cliquetis infernal d’un monde incompréhensible saturait mon esprit d’images grotesques.

Alors que j’allais prudemment rejoindre la moiteur glacée de mon lit, mon regard fut accroché par une ombre dissimulée sur la noirceur des troncs d’arbres. Mon oncle me traitait souvent d’idiot du village, une expression qui lui arrachait de formidables crises de rire. Mais je savais que cette ombre ne provenant d’aucune source lumineuse était anormale. Intrigué, je plissai le front, frottai mes yeux, essayant de contenir l’agitation nerveuse qui m’envahissait.

« Jimmy », aurais-je voulu murmurer, « Jimmy, viens voir, il y a une ombre bizarre dehors, elle est si noire, si près de nous ». Mais je restai muet, ne la quittant pas des yeux, même si mon corps tout entier me poussait à fuir. Car ce n’était pas une ombre. Non. Pas comme Jimmy me dit pour jouer « pars vite ou je marche sur ton ombre ». C’était quelqu’un, là, dans l’hiver et le froid. L’image cruelle d’un cauchemar. Une forme dressée dans la neige comme un vieil arbre tourmenté, sans branches, sans racines. Une souffrance incarnée qui leva la tête pour me dire « n’aie plus peur, je suis là ».

Mon sang ne fit qu’un tour dans mes veines. Désemparé, je poussai un long cri d’effroi. Comme un écho à mon cœur qui me cognait douloureusement la poitrine, j’entendis les pas rapides de mon oncle dans l’escalier.

La porte s’ouvrit avec une rare violence, soufflant la flamme de la bougie que mon oncle tenait entre ses doigts.

— Il y a quelqu’un dehors ! dis-je avec précipitation, comme si les mots pouvaient être d’un quelconque secours.

Desserrant les mains qui protégeaient mon visage, mon oncle m’agrippa, ne cherchant pas à comprendre l’origine de mes terreurs.

— Qu’est-ce que t’as à gueuler en pleine nuit ? Je ne permettrai pas à un sale gosse de pourrir mon sommeil. J’en ai tué pour moins que ça !

Je descendis l’escalier à plat ventre, roulant comme une misérable boule de chiffon. Mon menton heurta les dalles humides. Sous le choc, une dent se brisa et glissa au fond de ma gorge. Jimmy s’était réveillé et ricanait derrière la porte.

Ignorant mes suppliques mon oncle me traîna dehors par un bras, creusant la neige épaisse avec mon corps.

  • Tu me dis qu’il y a quelqu’un, hein ?

Le regard fou, il me secouait tout en me parlant, tirant mes cheveux, me giflant à plusieurs reprises alors que j’essayais de lui expliquer. La bougie qu’il tenait encore, lui échappa des mains et se figea dans la neige. Dans sa précipitation il était resté pieds nus et sautillait sur place.

— Où ça, hein, où ça ? Tu entends quelque chose, toi ? Tu vois des traces quelque part ?

Des millions d’épines glacées se brisaient sous ma peau mordue par le froid.

— Quelqu’un m’a parlé, ai-je crié. J’aurais voulu dire comme la morte de mon enfance, mais j’avais gardé le silence pour le salut de mon âme.

Ne me laissant pas le temps de reprendre mon souffle, il empoigna mon crâne à pleines mains et l’enfonça à plusieurs reprises dans la neige. Je suffoquais.

— Quelqu’un t’a parlé ? Hein ? T’entends des voix, toi, comme la Jeanne et la Vierge ? T’es une gonzesse, c’est ça ? Hein ? Une sacrée petite gonzesse ! Et c’est pour ça que tu me réveilles la nuit ? Tu crois que je suis venu ici pour passer mon temps à t’écouter pleurnicher et subir tes humeurs de crétin ? Quand je pense que je me saigne aux quatre veines pour toi, quel remerciement ! Tu vas dormir dehors ! Et si le spectre de la morte revient de la tombe pour te sucer la moelle des os, ce sera bien fait !

En prononçant ces mots, mon oncle devint soudainement livide. Malgré la douleur qui torsadait mon corps, je me redressai pour observer cet homme au regard épouvanté. Lui non plus n’avait pas oublié. Pris d’une frénésie de délire, il se mit à courir d’un arbre à l’autre, le souffle court, puis il m’attrapa par un bras et m’envoya au lit sans un mot. Il avait peut-être froid aux pieds après tout.

Tout était arrivé près d’un lac gelé, quelques années auparavant. Je devais avoir cinq ou six ans. C’est là que j’avais trouvé la morte, alors que j’avais faussé compagnie à mon oncle pour courser un lapin jusqu’à son terrier. Elle était sagement assise, les bras liés dans le dos autour d’un arbre, laissant de larges morceaux poisseux du Gil Blas s’échapper de sa gorge violacée. Je m’étais approché lentement, intrigué par les traits de son visage crispé par la douleur des derniers instants.

C’est au moment où je m’apprêtais à chercher de l’aide, que je l’avais entendu me parler, comme si elle récitait un poème qu’elle-même aurait écrit dans ce journal qui venait de lui voler sa vie, « Dans le monde d’après, des ombres assagies croisaient en silence, à la volée, de drôles de personnages mutiques aux regards luisants et pénétrants … »

En entendant cette voix doucereuse et tremblante résonner sous mon crâne, je m’étais enfui en hurlant, terrorisé, laissant désormais à la peur le soin d’habiter mon âme.

Les beaux jours arrivèrent avec les premières anémones. Il en poussait dans tout le bois. On s’amusait à les cueillir puis on allait les jeter dans la rivière. « Les fleurs ça ne s’offre pas », disait mon oncle, « et ça sent le mauvais ». La seule fois où j’ai voulu en ramener, il m’a forcé à les avaler. Jimmy non plus ne comprenait pas le sens de « le mauvais », mais on se gardait bien de demander quoi que ce soit.

Depuis cette nuit d’hiver, je ne m’étais pas relevé pour regarder par la fenêtre. L’ambiance était à peu près calme même si mon oncle sortait parfois, fusil à la main, pour tirer en l’air en professant de sombres injures en direction des bois. Quelques coups de poing pleuvaient de temps à autre pour nous remettre dans le droit chemin mais je m’efforçais de paraître joyeux et d’obéir afin de préserver mes journées. Pourtant je dormais mal. Nuit après nuit la peur revêtait le visage cadavérique de cette mystérieuse apparition et envahissait mon corps, se glissait derrière mes paupières, infiltrait chacune de mes veines telle une moisissure gangrenant un vieux livre.

J’avais décidé d’en parler à Jimmy.

— Tu sais, il y a des choses qui rôdent dans les bois.

Jimmy m’avait regardé, sans comprendre.

— Des choses ?

— Oui, des choses mortes depuis longtemps dont il ne faut pas avoir peur. Tu n’as jamais rien vu, toi ?

Il avait fait non en remuant la tête.

— Dis, c’est quoi « rôdent » ? avait-il demandé.

Peu à peu mes rêves prirent une couleur étrange. De troublantes visions nocturnes me laissaient hagard, mon cerveau ne parvenant à déceler le rêve de la réalité. Je passais mes nuits, assis dans mon lit à scruter le vieux papier peint orné de fleurs, d’images confuses et de mystères. À mon réveil, mon crâne résonnait de tintements lugubres qu’il m’était impossible de ne pas écouter sans me ronger les ongles jusqu’au sang. Je sortais du lit trempé, avec l’impression inconfortable d’avoir été visité par la mort elle-même.

Un soir, sans en connaître la raison, mon oncle m’avait traîné dehors pour m’enfermer dans une étroite cabane. Malgré mes cris, il n’avait donné aucune explication à son geste brutal. Tout en ruminant ces questions auxquelles je ne pouvais apporter de solution raisonnable, j’avais regardé la nuit tomber, enveloppant les derniers rayons de soleil de son immense coiffe d’encre.

Dans la maison, les chandelles s’étaient éteintes.

J’étais seul.

Dos courbé, les bras enserrant mes genoux, j’avais pleuré. Puis une voix, s’élevant de partout et de nulle part avait murmuré :

N’aie plus peur, je suis là maintenant.

Au bord de la folie, je réalisai que la maigre cloison qui me servait de prison n’était d’aucun secours. Qui était là ? Qui me parlait ? Les paupières fermées, je tremblai de toutes mes peurs, celles croupissant à l’intérieur de mon âme n’étant pas moins terrifiantes que celles guettant à l’extérieur.

N’aie plus peur

Je répétais ces mots inlassablement,

N’aie plus peur

J’écoutais ce gémissement sourd résonner en moi,

N’aie plus peur

J’essayais d’en comprendre la signification, et plus je les prononçais, plus j’étais terrorisé.

Le spectre de la morte se tenait là, agrippé à un arbre, le visage meurtri, la bouche pleine de papier journal décomposé, image parfaite de son dernier séjour parmi les vivants. « Je suis là pour mettre fin à tes souffrances », entendis-je à l’intérieur de mon crâne.

J’avais sangloté, « Quoi ? »

La sensation d’être arraché à ce monde devint soudainement une réalité sauvage. Je me souviens avoir hurlé comme un fou lorsque les mains glacées de cette chose décharnée se sont posées sur moi. Je me suis débattu, yeux fermés pour ne pas affronter sa figure d’épouvante et mourir d’un chagrin absurde. Elle me tirait, m’attrapait, et le glas de sa voix d’outre-tombe murmurait des mots dénués de sens tandis qu’une sueur épaisse et malodorante dégoulinait sur mon corps meurtri. Ses mains tiraillaient, creusaient et fouillaient ma peau martyrisée. « Réveille-toi, mais réveille-toi » hurlait-elle à s’en démonter les poumons. Et une autre voix gueulait à ses côtés, « mais réveille-toi donc ! »

Malgré moi, mes paupières se sont ouvertes. La silhouette de mes parents apparaissait en demi-teinte. Tout, autour de moi, était auréolé d’une saveur inhabituelle, comme si mon cœur las de cette vie avait décidé de faire une pause.

Mon père m’entoura de ses bras. Une joie immense illuminait son visage bouleversé. Une bassine remplie d’eau à ses pieds, ma mère déposa avec tendresse un linge tiède sur mon front glacé. Ma bouche n’avait jamais été aussi sèche. Je me tournai vers ma mère, terrorisé, le corps secoué de soubresauts : « Que m’est-il arrivé ? »

— Rien mon petit. Rien dont tu doives te souvenir. Tu as raconté des choses insensées qu’il vaut mieux oublier. Et grâce à nos prières tu es revenu parmi nous.

  • Revenu ?
  • Le lac n’a pas voulu de toi, mais ton oncle…

Ma mère éclata en sanglots. Je sursautai. Mon père poursuivi :

— Comme chaque année à Noël, ton oncle te portait sur ses épaules pour jouer. C’est une tragédie. Il n’a pas survécu lorsque la glace a cédé sous vos pieds. Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour te ramener à la vie. Ton corps était gelé. La mort t’a emporté un instant, mais le Bon Dieu nous a écoutés.

Abasourdi par le cycle étrange de la vie et de la mort, je me redressai, conscient de m’être égaré dans des lieux incertains, mais heureux d’en avoir réchappé.

La soirée s’étira en embrassades et confessions joyeuses. Le soleil déclina lentement. Il avait suffisamment réchauffé mon corps une bonne partie de la journée et je me surpris à le remercier pour sa bienveillance.

Tandis que je me recueillais dans le silence et la solitude de ma chambre, mon regard s’égara au-delà de la fenêtre.

J’ignore ce qui s’est passé ensuite.

Je sais seulement que mon calvaire ne finira jamais.

Tout ce dont je me souviens est l’image de cette ombre, dehors, agitant de longs bras décharnés tandis que la voix de mon oncle défunt chuchotait dans ma tête « J’arrive petit crétin, ta peur ne fait que commencer. »

 

TWITTER > Partagez et Tweetez cet article > (voir plus bas)


999_bandeau.jpg


bandeau_pb.jpg