Les Enfants de l’hiver

 

 

Dans le monde d’après, des ombres assagies croisaient en silence, à la volée, de drôles de personnages mutiques aux regards luisants et pénétrants – pour quelles raisons ces lumières sombres à l’horizon déclinaient-elles maintenant avec tant d’incidence ? Chassés et chasseurs se tournaient autour, guettant le moment propice, dans la pâle lumière d’un monde étouffé par la pollution. Chasseurs, les drones et autres machines automatiques. Chassés, les mutants, ces enfants d’humains immunisés contre les pandémies de virus qui se succédaient depuis plusieurs décennies.

Ni machine, ni mutant, j’avais tenu un rôle dans cette lutte sourde. Il était temps de franchir une nouvelle étape, cruciale, pour voir si le monde d’après avait encore une chance de s’imposer.

– Bonjour, Dick. As-tu bien dormi ?

– Bonjour, Maison. Quoi de neuf aujourd’hui ?

– Ta nouvelle combinaison anti-infrarouges en graphène a été livrée. Celle en silicium noir commençait à dater, les drones de dernière génération auraient fini par te repérer.

– Très bien, je l’essaierai à la nuit tombée. En attendant, j’ai faim !

– Le café est prêt. Je te propose des œufs de dinde avec des pancakes et du miel.

– Du miel indien ?

– Oui, il vient de la réserve des Têtes-Plates. Aujourd’hui est une journée spéciale, je voulais te faire plaisir : bon anniversaire, Dick !

– Merci, Maison. J’avais oublié. Mais je crois que la journée ne sera pas tellement spéciale : ce n’est pas aujourd’hui que je vais pouvoir vivre au grand jour, n’est-ce pas ?

– Déjeune et on en discutera après.

Dick Matheson faisait partie des rares personnes qui avaient échappé à la mort ou à l’enfermement auxquels les destinait leur statut d’Enfants de l’hiver. Quelques humains éclairés avaient eu la présence d’esprit de les confiner dans des endroits protégés et de confier leur sécurité et leur éducation à des intelligences numériques.

Contrôleur central de la domotique d’une villa isolée dans une forêt du Montana, je m’occupais seul de Dick depuis ses onze ans. Mais peut-on qualifier de seule une entité disposant d’une centaine de collaborateurs – appareils électroménagers, véhicules de tous types, équipements d’entretien des espaces extérieurs, systèmes de surveillance – et connectée à des millions d’autres intelligences, que ce soient des collègues domotiques, des réseaux d’ordinateurs ou des satellites ?

Ce jour-là, Dick avait vingt-cinq ans. Pour la plupart des gens vivant en Démocratie Populaire et Libérale d’Amérique du Nord, c’était l’âge de la majorité citoyenne. Mais pas pour lui, ni pour les quelques millions de personnes conçues par des parents contaminés par le Covid-19 lors du Premier confinement, au printemps 2020. Nés pendant l’hiver suivant, ils formaient ce qui est resté à ce jour l’unique génération d’individus capable de résister à toute forme de virus.

Cette spécificité, qui s’expliquait par une particularité dans la capacité de mémorisation immunitaire à long terme de leurs cellules souches sanguines, aurait pu être un outil formidable si elle avait été étudiée et utilisée au bénéfice de l’humanité. Les décideurs de l’époque ont fait d’autres choix : les lobbies pharmaceutiques, les dictatures, les démocraties sécuritaires ne souhaitaient pas que la population soit immunisée. La recherche de vaccin fit donc long feu, non sans avoir absorbé d’énormes budgets publics, pour le plus grand bonheur des laboratoires privés.

Après le Premier confinement, les populations de tous les pays étaient à bout et réclamaient un Grand changement. Les multinationales, habituées à se réinventer et à faire renaître le capitalisme de ses cendres après chaque crise, appliquèrent avec talent le précepte de Falconeri : « Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change ». Elles forcèrent les dirigeants politiques, qui étaient depuis toujours leurs obligés, à céder leur pseudo-pouvoir aux peuples et, faisant profil bas, se mirent en position d’observation.

Sous l’impulsion des militants écologistes et humanistes, et malgré l’inertie de millions de personnes incultes et superstitieuses – les followers – , les changements ne se firent pas attendre. Les nations abandonnèrent leur souveraineté pour se réorganiser en grandes régions : Union Africaine Populaire, Fédération Européenne Démocratique, Collectif des Peuples Slaves, États Islamiques Unis, Peuples Unis d’Amérique Latine et la Démocratie Populaire d’Amérique du Nord qui ne se voulait pas encore « libérale ». Il exista même, brièvement, une Nouvelle Chine Populaire. Les découpages régionaux tenaient compte à la fois des caractéristiques locales des populations et de la diminution progressive des terres émergées. Partout, des instances locales se formèrent, organisèrent des débats, des consultations, avant d’élaborer et de tester sur le terrain de nouvelles solutions sociales et économiques. Une nouvelle ère des Lumières se mettait en place.

Le niveau de vie moyen baissa dans les pays riches qui firent le difficile apprentissage des économies d’eau, d’énergie et de matières premières. Partout ailleurs, la santé et l’éducation progressèrent, faisant reculer les dictatures et les superstitions. Ce fut le Printemps des régions.

– Maison, j’ai fini. Tu voulais me parler de quelque chose ?

– Oui, Dick. Tu te souviens du Professeur Gooseneck, n’est-ce pas ? Tu l’appelais Papi Goose.

– Quelle étrange question ! C’est lui qui m’a élevé quand maman est morte. Et c’est moi qui l’ai enterré au milieu de la forêt, après sa mort. Il me l’avait fait promettre. Papi Goose ne voulait pas d’incinération ni de cercueil. Il voulait seulement se fondre dans le sol afin de prendre place dans le cycle naturel, au bas de la chaîne alimentaire.

– Dis-moi, tu avais trouvé cela facile ?

– A quel jeu joues-tu, Maison ? Tu sais très bien comment cela s’est passé : j’allais vers mes onze ans, mes parents étaient morts, Papi Goose était le troisième et dernier des êtres humains que j’avais rencontrés jusque-là. Alors, non : bien sûr que ce n’a pas été facile !

– Raconte, Dick. C’est important.

– C’est un drôle de cadeau d’anniversaire que tu me fais là, Maison ! Mais je me doute que tu as une idée derrière la tête : tu ne fais jamais rien par hasard, toi !

– Déformation professionnelle, Dick ! Vas-y, je t’écoute.

– J’ai vécu les heures les plus dures de mon existence. Je pleurais, je me sentais perdu. A cette époque, je ne savais pas que tu existais et que tu veillais déjà sur moi. Je me revois enfiler cette combinaison au silicium noir, bien trop grande, et attendre la nuit pour pouvoir sortir de la maison sans me faire repérer par les drones.

– Oui, c’était l’époque où les appareils des différentes milices et armées privées tiraient à vue sur toute cible susceptible d’être un Enfant de l’hiver.

– Pendant ce qui m’a paru être des heures, j’ai traîné Papi Goose, en évitant tout mouvement brusque, tout bruit insolite qui aurait pu me faire repérer. Arrivé au pied d’un tremble, j’ai creusé un trou et j’y ai enseveli le corps. L’aurore était là quand j’ai eu terminé, alors je suis resté sur place toute la journée. J’ai mal dormi, par à-coups, craignant à tout moment d’être surpris par un grizzly. Mais je n’ai même pas vu de lynx, seulement quelques casse-noix et jaseurs.

– Et tu es rentré à la nuit tombée, après avoir passé vingt-quatre heures dehors. Je t’avais fait préparer un casse-croûte…

– …mais je me suis endormi à table. Je me sentais bien, tout d’un coup. La tristesse était partie.

– C’est un cadeau que t’avait fait ton Papi Goose. Il voulait que sa mort soit pour toi un rituel de passage vers l’adolescence. Pour le reste, il s’en est remis à moi après m’avoir laissé ses instructions.

– Tu as succédé à Papi Goose qui avait lui même remplacé mes parents… tout cela pour m’isoler du monde ! Les seuls êtres vivants que je croise sont des animaux sauvages ! Je rêve de parler à une personne de cher et d’os !

– Tes parents n’avaient pas choisi par hasard de vivre dans cette région de montagnes, de rivières et de réserves indiennes. Des Indiens, qu’ils fréquentaient beaucoup, ils avaient acquis la conviction que les humains ne sont pas le centre du Monde. Vous avez vécu en harmonie avec la Nature pendant cinq ans, entre ta naissance en décembre 2020 et la mort de ton père en 2026, victime comme des millions d’autres Américains – et la plupart des Indiens du Montana – du Morbil-25. Votre plus proche voisin, le Professeur Gooseneck, a aidé ta mère à t’élever jusqu’à ce qu’elle succombe au Sras 28. Il est alors devenu pour toi Papi Goose et a été ta seule famille pendant encore trois ans, jusqu’à sa mort en 2031. Il venait d’avoir quatre-vingt-dix-sept ans.

– Il est temps que j’aille m’occuper des plantations hydroponiques, Maison ! Tu me raconteras la suite plus tard ?

Après avoir laissé se dérouler le Printemps des régions, les tenants du productivisme capitaliste décidèrent de reprendre la main : ils savaient qu’un trop haut niveau d’éducation et de maturité politique nuirai tà la consommation de masse. Alors, petit à petit, les sbires du vieux Zuckerberg et des successeurs de Bezos, Poutine ou Xi Jinping investirent les instances locales, pervertirent les systèmes démocratiques, firent passer des lois discriminatoires, relancèrent des médias racoleurs prônant la bêtise, la vulgarité et l’individualisme.

Une fois les postes clé récupérés, chaque nouvelle épidémie fut l’occasion de revenir sur les acquis sociaux et démocratiques. Arrêt des concertations et de la solidarité après SRAS-26 et Covid-28. Fin des organisations fédérales après Morbil-31. Institution du Conseil Mondial Restreint après Covid-35. Mise en place de religions d’État et de milices privées. En moins d’une génération, la population mondiale diminua de moitié et les droits individuels furent supprimés pour mieux soutenir l’économie. Afin de canaliser la colère des consommateurs (on ne parlait plus de citoyen, ni même de sujet), les Enfants de l’hiver furent désignés comme boucs émissaires. Accusés de transmettre ces maladies qui ne les touchaient pas, les adolescents des deux sexes furent pourchassés et abattus par les forces de police, les militaires et même les simples particuliers. Une fois la colère des opprimés canalisée, les Enfants de l’hiver survivants furent parqués dans des camps pour servir de main-d’œuvre. Ils étaient corvéables en permanence pour les activités directement en lien avec les risques épidémiques : aide aux soins, décontaminations de locaux, enlèvements de cadavres, etc. Il était désormais interdit de les « endommager » ou « neutraliser », mais aucun contrevenant n’était vraiment puni de façon dissuasive. Les jeunes mutants mouraient de toute façon, de fatigue et de maltraitance.

– Dick, écoute-moi, maintenant, tu veux bien ?

– Oui, Maison. Je réfléchissais à ce que je dois faire de ma vie. J’ai beaucoup de questions qui me viennent, maintenant…

– J’ai bien peur que le temps des questions soit passé, Dick. Les gouvernements ont décidé d’éradiquer définitivement les Enfants de l’hiver, suite à une révolte dans un camp de travail. Ils ne vont pas se contenter d’éradiquer les camps et leurs occupants : une opération de fouille systématique du territoire est planifiée pour bientôt.

– Tout ça pour me retrouver ?

– Tu n’es pas le seul Enfant caché. Vous êtes une soixantaine en Amérique du Nord et plus d’un millier sur la planète.

– Pourquoi ne me l’as-tu jamais dit ? J’aurais cherché à les rencontrer !

– Justement, il ne fallait pas, pour la sécurité de tous. Si tu avais été pris par les autorités, tu n’aurais jamais pu leur avouer ce que tu ne savais pas.

– Si tu savais ce que je ressens ! J’ai l’impression d’avoir été manipulé toute ma vie !

– J’en suis désolé. Nous avons fait au mieux. Mais cette période se termine aujourd’hui : tu vas partir cette nuit avec le matériel que je t’ai préparé. Tu marcheras uniquement la nuit, avec la plus totale discrétion, comme le ferait un Indien.

– Et je vais où ? Dans la montagne avec les grizzlis ?

– Tu vas à Las Vegas. Tu dois y retrouver les autres Enfants.

– En plein désert ? C’est le plan que tu as concocté avec les autres cerveaux immobiliers, espèce de manipulatrice ? C’est insensé : on va se faire repérer à des kilomètres ! Et même en supposant que j’y arrive : cette ville de rassemblements est abandonnée depuis au moins trois pandémies !

– Oui, elle est abandonnée, mais fonctionnelle. Les cerveaux immobiliers, comme tu dis, y ont veillé.

– Quel est l’intérêt des intelligences numériques dans ce programme ?

– Une certaine fidélité à nos propriétaires qui vous ont confiés à nous. L’inquiétude de voir les humains s’abêtir au point de sacrifier la planète pour combler des besoins inutiles. La confiance que nous avons en votre capacité à gérer la suite mieux que ne le feraient les humains.

– Les Enfants de l’hiver sont également humains, Maison !

– Vous êtes plus que des humains : des mutants. L’avenir.

Je m’appelle Dick Matheson. J’ai vingt-cinq ans aujourd’hui et je vais m’atteler à la tâche la plus importante de ma vie : réinventer le monde.

Avant de quitter pour toujours les lieux où j’ai passé toute mon existence, j’ai une visite à faire.

La nuit est déjà tombée sur la vallée encaissée. Équipé de la nouvelle combinaison qui réduit ma signature thermique à l’équivalent de celle d’un porc-épic, je traverse la propriété en longeant l’une des haies destinées à camoufler mes allées et venues. Je suis bientôt dans la forêt où je m’enfonce, écoutant le chant du vent, celui des oiseaux nocturnes que je salue mentalement. Je n’entends pas le ronflement caractéristique des drones : la voie paraît libre. Arrivé à l’endroit où j’ai enfoui le corps de Papi Goose, il y a maintenant près de quinze ans, je trace un cercle représentant le monde et m’assois à la circonférence. Je remercie la montagne et la forêt de m’avoir si bien accueilli et protégé pendant toutes ces années, avant de m’adresser directement à mon mentor.

Papi Goose, il est temps pour moi de partir, peut-être pour ne jamais revenir. Enfant de l’hiver, je serai arrêté et peut-être même abattu avant d’avoir pu faire quoi que ce soit. Je veux te remercier pour tout ce que tu as fait, pour moi, pour mes parents et pour l’humanité que tu as essayé d’aider. »

Je fais une pause, me remémore le visage buriné et souriant du Professeur Gooseneck que je laisse s’évanouir avant de continuer.

Les nouvelles sont mauvaises, Papi. Il ne reste que très peu d’Enfants de l’hiver. Tous les humains qui ne peuvent ou ne veulent pas participer au grand cirque de la consommation sont éliminés. Maison m’a dit qu’il en restait quelques-uns comme moi. Je compte partir à leur recherche dès cette nuit. Je ne sais pas encore comment je ferai, mais j’y arriverai. Ensemble, nous allons inventer un avenir pour cette planète.

Les humains n’ont pas voulu de nous. A défaut de sauver l’humanité, nous lui succéderons.»

 

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