Accueil > WebZine > Lettre de Thot – Archives – Best of > 2005 > Marie Madeleine, le Mont Pilat et la Société Angélique

Marie Madeleine, le Mont Pilat et la Société Angélique

Interview de Patrick Berlier

Arcadia – On voit passer dans votre dernier ouvrage publié aux éditions Arqa de très nombreuses figures emblématiques, notamment celle de Marie-Madeleine. Pouvez-vous nous expliquer comment vous en êtes arrivé là, à cette piste ?

Y a-t-il un rapport avec cette petite chapelle du Pilat dédiée à Sainte-Madeleine ?

Patrick Berlier - C’est de cette chapelle qu’est partie l’idée du chapitre que je consacre à ce thème dans mon livre. Elle est le dernier vestige d’un petit monastère où aux XVIIe et XVIIIe siècles quelques moines avaient choisi de vivre en ermites au milieu des bois, malgré la rigueur du climat hivernal. Il faut savoir que si aujourd’hui l’endroit est charmant pour les randonneurs qui y passent à la belle saison et sont assurés d’y trouver une source d’eau fraîche et agréable, jadis c’était un lieu isolé et loin de tout. Les hivers, à plus de 1000 m d’altitude, étaient rigoureux, et la forêt environnante était encore infestée de loups. Voilà pour le décor. Après la révolution et le départ des derniers ermites, c’est la paroisse de Pélussin qui récupéra la chapelle. On y monta en pèlerinage pour la fête des Rogations, le lundi avant l’Ascension, lors de laquelle les paysans priaient
pour leurs futures récoltes, et cette coutume persista jusque dans les années cinquante.

C’est de la période fin XIXe - début du XXe siècle que date vraisemblablement le tableau qui était exposé dans la chapelle. Il représentait Marie-Madeleine en prières dans une grotte, au pied d’une croix de branchages verts. Rien de très extraordinaire, presque tous les tableaux figurant la sainte pécheresse la représentent ainsi. Sauf que là, le peintre avait rajouté un détail singulier : par l’ouverture de la grotte, on apercevait nettement le paysage caractéristique des principaux sommets du Pilat, le Pic des Trois Dents et le Crêt de l’Œillon.

Dans les années 80, certains ont commencé à faire le rapprochement avec le décor de l’autel de l’église de Rennes-le-Château, où on voit une représentation de Marie-Madeleine à-peu-près identique. D’abord confidentielle, cette information a pris de l’ampleur. En 2001, le tableau de la chapelle a été dérobé et jamais retrouvé. Mais il a depuis été remplacé par une copie.

Personnellement, je ne me suis pas trop attardé sur la corrélation avec Rennes-le-Château, même si évidemment je l’évoque dans mon livre. Je me suis plutôt demandé ce qu’avait voulu exprimer le peintre. Ce paysage du Pilat était-il pour lui une simple fantaisie, ou un message ? Le Pilat aurait-il servi de refuge à Marie-Madeleine ? L’idée paraît d’abord fantaisiste, car tout le monde sait que la tradition situe son refuge à la Sainte-Baume, en Provence. Mais elle a pu voyager, et se fixer un temps dans le Pilat. Certains textes anciens disent que Marie-Madeleine serait venue à Vienne pour y accuser Ponce-Pilate de déicide. Ce qui impliquait de résider alors à proximité. Or Vienne est dans la vallée du Rhône, au pied du Pilat. Lawrence Gardner dans son livre Le Graal et la lignée royale du Christ affirme qu’à son arrivée en Gaule Marie-Madeleine se fixa à Vienne sur les terres d’Hérode Antipas. On sait qu’à l’époque l’appellation « Vienne » recouvrait une vaste région des deux côtés du Rhône, et côté Pilat existe toujours un « rocher d’Hérode ».

Un autre élément en faveur de mon hypothèse est une grotte, l’une des très rares grottes naturelles du Pilat, dite « Grotte des Fées » car selon une tradition venue de la nuit des temps on y voyait parfois de loin une mystérieuse « dame ». Les anciens l’avaient prise pour une fée, sans même penser à une dame plus merveilleuse encore. Le seul problème, c’est qu’à la « Grotte des Fées » le paysage des sommets du Pilat n’est pas visible. Mais le message du peintre était sans doute beaucoup plus subtil que les simples apparences…

Arcadia – Pensez-vous que si il existe une relation entre la région du Pilat et Marie-Madeleine, Polycarpe de la Rivière a pu la découvrir ?

P. Berlier – Tout d’abord, vous avez raison de dire « si ». Le chapitre de mon livre est titré : « Le Pilat, refuge de Marie-Madeleine ? ». Le point d’interrogation est important, il précise qu’il s’agit de ma part d’une simple réflexion. Mais on peut toujours imaginer que cela s’est bien passé ainsi. Et j’imagine encore que Dom Polycarpe de la Rivière s’est livré aux mêmes réflexions que moi. Certes le tableau de la chapelle n’existait pas !

Mais les textes anciens évoquant le passage de la sainte pécheresse à Vienne existaient, eux. Polycarpe s’est toujours intéressé à l’histoire, même si ce n’est que sur la fin de sa vie qu’il a tenté de publier des livres de cette nature, livres dont l’édition a été refusée par sa hiérarchie comme on le sait. Ils n’ont pas été censurés à cause de leur caractère sulfureux, comme on a pu le lire ici ou là, mais on a jugé qu’ils n’étaient pas assez achevés et on a conseillé à Polycarpe d’y retravailler.

Je suis certain, par différents détails, qu’avant de s’intéresser à l’histoire de la Provence comme il l’a fait lors de son affectation à la chartreuse de Bonpas, Polycarpe s’est intéressé à l’histoire du Pilat durant son affectation à la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez.

( à suivre…)

Patrick Berlier – interview // La lettre de Thot © – juillet 2005

En illustration : Peinture représentant Marie-Madeleine, chapelle Sainte Marie-Madeleine, dans le Pilat. Ce tableau aujourd’hui volé, était présenté à la vue des pèlerins se rendant en procession dans la chapelle au début du siècle. Photo P. Berlier - Archives Arcadia ©.

Patrick Berlier

Patrick Berlier est né en 1949, après des études classiques il a exercé les métiers de libraire galeriste puis d’artisan encadreur et restaurateur de tableaux, enseignant occasionnellement la peinture et les beaux-arts. Parallèlement, sa passion pour l’histoire, et plus particulièrement pour l’histoire de sa région, l’a conduit à mener des recherches sur le massif montagneux du Parc Naturel Régional du Pilat, au sud-ouest de Lyon, qui est aussi le berceau de sa famille. Il a tout d’abord publié Le guide du Pilat et du Jarez, une série de 18 brochures touristiques et historiques. Puis Les chemins secrets du Pilat, un recueil de contes et légendes. Plus récemment, il s’est attaché à retrouver le passage du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle dans sa région et a publié un ouvrage axé sur l’histoire et la spiritualité, Avec les pèlerins de Compostelle, en Lyonnais, Pilat et Velay. C’est en poursuivant ses recherches sur Dom Polycarpe de la Rivière, ce Chartreux si énigmatique, qu’il s’est intéressé à la Société Angélique, un cénacle né à Lyon pendant la Renaissance. Ses travaux l’ont amené à découvrir son réel fondateur, et à retrouver les maisons où la Société se réunissait dans le vieux Lyon. Il vient de publier aux éditions Arqa un ouvrage de référence, La Société Angélique, qui retrace l’histoire de ce cénacle, établit la biographie de Dom Polycarpe de la Rivière, et fait le point sur les énigmes historiques pour lesquelles tous ces beaux esprits s’étaient passionnés. L’énigme de Rennes-le-Château n’étant pas oubliée… Patrick Berlier est aujourd’hui, en France, un des auteurs les plus respectés tant pour son travail exceptionnel de chercheur et d’historien que pour la qualité de son style, épuré, allant en quelques mots à l’essentiel des choses.

Arcadia ©

Textes & photos © Arqa ed. // Sur le Web ou en version papier tous les articles présentés ici sont soumis aux règles et usages légaux concernant le droit de reproduction de la propriété intellectuelle et sont soumis pour duplication à l’accord préalable du site des éditions Arqa, pour les textes, comme pour les documents iconographiques présentés.