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Agricol Perdiguier - Événements, concours, batailles et assassinats

Événements

En 1834, à Marseille, un Compagnon Étranger, tailleur de pierre, nommé Montescaut, et par les siens, la prudence de Marmande, fut lâchement assassiné par un sergent de ville ; les Compagnons des différents Devoirs en furent également affligés, aussi se rapprochèrent-ils, et accompagnèrent en bon ordre le défunt jusqu’à la tombe qui le reçut âgé de trente ans : ce jour fut un jour de deuil, d’union et de sympathie dont le souvenir ne s’effacera jamais de la mémoire des Compagnons.

Immédiatement après cet événement le corps des sergents de ville fut dissout, et depuis il n’est plus reparu dans la ville de Marseille.

En 1838, à Auxerre, plusieurs Compagnons furent écrasés sous la chute d’un corps pesant ; les Sociétés firent encore cause commune pour s’acquitter d’un dernier et pénible devoir.

Les malheurs, la tristesse, la vue du néant rapprochent souvent les hommes : puissent-ils se rapprocher un jour sans y être sollicités par la crainte et la terreur !

Concours

Quand une Société est établie dans une ville elle veut, cela est très commun, en exploiter toute seule les travaux. Si une autre Société de gens du même état vient s’y établir, des querelles éclatent. Il arrive qu’après s’être battues violemment, les Sociétés se défient au travail, alors chacune d’elles réunit ses meilleurs ouvriers et produit un chef d’œuvre ; cela fait, on assemble un nombre d’hommes consciencieux et experts dans la partie de l’architecture et du trait, et on leur soumet les chefs-d’œuvre rivaux qui sont comparés et jugés….

Les Compagnons vainqueurs obtiennent une grande gloire, les Compagnons vaincus une honte éternelle ; de plus, ils doivent quitter la ville ou donner aux vainqueurs une somme d’argent, cela dépend des conditions du concours.

Il y a cent quinze ans, les Compagnons Étrangers tailleurs de pierre et les Compagnons Passants du même état, jouèrent la ville de Lyon : les derniers perdirent, et se soumettant au mauvais sort, quittèrent la ville lyonnaise ; mais cent ans plus tard, les temps d’exils étant expirés, ils crurent pouvoir retourner dans une ville redevenue libre, et y travailler de nouveau ; mais leurs rivaux ne l’entendirent pas ainsi, quoique très nombreux, les passants furent repoussés ; ils se rejetèrent alors sur Tournus où l’on taille la pierre pour Lyon, les étrangers voulurent encore les repousser, on se battit, il y eut des blessés, il y eut des morts, et les autorités elles-mêmes ne furent point respectées. À la suite de cette bataille, plusieurs Compagnons furent mis en prison, d’autres aux galères ; et, je crois pouvoir le dire, j’avais parmi ces derniers un ami que l’on pouvait citer comme un modèle de sagesse et de dévouement : tels sont les résultats ordinaires de ces concours de Société à Société qui, cependant, auraient du bon si l’on était plus éclairé et plus raisonnable.

Les serruriers des deux partis eurent à Marseille, en l’année 1808, un concours entre eux. Les Dévorants avaient remis leur cause à un Dauphiné, les Gavots à un Lyonnais, les deux concurrents rivaux, comme cela se pratique toujours dans ces sortes d’affaires, furent renfermés chacun dans une chambre, les Gavots gardaient à vue le Dévorant, les Dévorants gardaient de même le Gavot. On ne faisait passer aux deux travailleurs que les aliments qui conservent la vie, et les matériaux nécessaires à la confection de leurs ouvrages ; mais point de traités spéciaux, point de conseils, ni parlés, ni écrits. Chacun devait avoir, selon l’antique usage, tout son génie dans sa tête, tous ses moyens d’exécution dans ses bras et dans ses mains.

Après plusieurs mois de claustration, les concurrents furent libres et leurs travaux présentés aux juges. Le Dauphiné avait achevé sa serrure que l’on dit fort belle, et la clef de cette serrure plus belle encore ; l’autre avait passé tout son temps à faire des outils qui étaient, dit-on, des petits chefs-d’œuvre, mais sa serrure n’était pas seulement commencée ; il eut perdu et sa Société perdit avec lui. Le Lyonnais fut accusé par ses co-associés de s’être vendu, de les avoir trahis. Il partit de Marseille, et depuis on ne l’a plus revu ; il s’est caché à tous les yeux, on ne sait ce qu’il est devenu. Ce concours engendra des batailles comme d’habitude.

En 1803, à Montpellier, les menuisiers des deux partis se provoquèrent ; il fallut concourir, chaque parti commença une chaire à prêcher ; mais les travaux n’étaient pas encore terminés que des contestations s’élevèrent ; on se battit, puis, des deux côtés on chanta victoire, et la conclusion ne fut pas claire ; demandez aux Dévorants : qui a gagné, ils répondront c’est nous. Adressez la même question aux Gavots, ils répondront encore : c’est nous. Il faut cependant rendre justice aux travailleurs ; j’ai vu la chaire des Gavots, et on ne peut en disconvenir, c’est un ouvrage remarquable ; je n’ai pas vu celle des Dévorants, mais je suis persuadé qu’elle est fort belle aussi. Les jeunes concurrents, de part et d’autre, avaient un bien grand mérite. Quel malheur que ces concours n’aient jamais pour résultats que bouleversements et frais énormes : c’est pour cela aussi que je n’en suis point partisan, quoique je reconnaisse la puissance de l’émulation et de la gloire.

Batailles et assassinats

Les Compagnons se battent encore de nos jours, mais autrefois leurs batailles étaient bien plus fréquentes et plus sanglantes. Il paraît que vers l’année 1730 il y eut dans la plaine de La Crau, entre Arles et Salon, une affaire importante : les Compagnons de Salomon d’une part, et ceux de Jacques et de Soubise de l’autre, s’étant provoqués, se donnèrent rendez-vous dans la plaine pierreuse et immense que je viens de nommer. Les tailleurs de pierre, les menuisiers, les serruriers des deux partis, et des volontaires de beaucoup d’autres corps d’états, partirent par troupe de Marseille, d’Avignon, de Montpellier, de Nîmes, et arrivèrent au jour convenu sur le lieu désigné ; ils étaient armés de compas, de bâtons et d’armes à feu ; la mêlée fut longue et terrible, le sang coula à flots, et grand nombre de cadavres restèrent sur place : ce fut avec beaucoup de peine que les troupes appelées sur la place parvinrent à rétablir l’ordre.

Après cette bataille, comme d’usage, chaque parti dû s’attribuer le succès ; on a conservé ce refrain d’une chanson qui a dû être faite dans un temps assez reculé :

Vivent les Gavots,

Au compas à l’équerre ;

Vivent les Gavots

Dans la plaine de La Crau

Ils se sont toujours signalés avec zèle.

Avec zèle,

Vivent les Gavots, etc.

En 1816, une affaire très sérieuse eut lieu dans le Languedoc, entre Vergère et Muse, deux petits hameaux peu éloignés de Lunel. Les tailleurs de pierre des deux fondateurs faisaient là de grands travaux de construction : la concurrence, la jalousie les excita les uns contre les autres, un rendez-vous fut assigné, chaque parti appela ses alliés ; on s’y rendit de vingt lieues à la ronde. Le combat s’engagea et fut conduit avec un certain ordre, il dura longtemps. Il paraît que Sans-façon, de Grenoble, Compagnon Étranger, sorti depuis peu de la garde impériale, était armé d’une fourche et en menaçait, parmi les siens, quiconque faisait mine de reculer. On n’avait demandé que les hommes de bonne volonté ; mais il fallait, une fois engagé dans le combat, montrer de la bravoure. Ce jour fut le dernier de beaucoup de Compagnons ; voici un couplet d’une longue chanson qui se rapporte à cette rude affaire :

Entre Vergère et Muse nos honnêtes Compagnons

Ont fait battre en retraite trois fois ces chiens capons ;

A coup de cannes et de compas

Nous détruirons ces scélérats.

Nos Compagnons sont bons là ;

Fonçons sur eux le compas à la main,

Repoussons-les, car ils sont des mutins.

REFRAIN

Pas de charge en avant,

Repoussons tous ces brigands,

Ces gueux de Dévorants

Qui n’ont pas de bon sang.

Toute la chanson est dans le même goût, et chaque Société, en changeant quelques mots, l’adapte à son usage. Les Dévorants remplacent Chiens capons par Loups capons, et les deux derniers vers du refrain par ceux-ci :

Tous ces faux Compagnons
Fondés par Salomon.

Je ne puis retracer ici toutes les luttes déplorables qui ont ensanglanté notre pays ; je me bornerai à rappeler brièvement quelques faits moins anciens.

En 1823, à Bordeaux, un Compagnon serrurier, né dans le Bugey, reçut la nuit, en se retirant pour aller se coucher, le coup de la mort : je ne sais si c’est à propos de cet événement ou d’un autre, que je n’ai pas connu, qu’on fit la chanson dont voici un couplet :

En mil huit cent vingt-cinq,

Un dimanche à Bordeaux,

Nous fîmes des boudins

Du sang de ces Gavots.

Votre surnom en vérité,

Votre surnom de Liberté

Vous a rendu tous hébétés.

Ah ! par ma foi votre chemin

N’est pas vilain,

Car la guillotine va se mettre en train ;

Le bourreau en avant

Vous pendra comme des brigands

Devant nos Dévorants,

Pleins d’esprit et de talents.

Dans le commencement de 1825, il y eut une lutte à Nantes, entre les Gavots et les Forgerons : un de ces derniers fut tué.

Dans la même année, à Bordeaux, il y eut une lutte entre les Forgerons et les Sociétaires. Un de ces derniers, jeune enfant de La Beauce, partant pour aller revoir son pays et sa famille, et que ses co-associés accompagnaient sur la route de Bordeaux à Paris, fut tué. C’était un dimanche de Fête-dieu, j’allais, par hasard, me promener seul de ce côte, et je rencontrai sur le milieu du pont son cadavre sanglant, rapporté en ville, par plusieurs de ses confrères, sur un brancard improvisé avec des branches d’arbres.

Je ne parlerai pas de mes impressions, chacun pourra bien les comprendre.

En 1827, à Blois, les Drilles allèrent assiéger les Gavots chez leur mère : deux charpentiers furent tués, un menuisier eut plusieurs côtes enfoncées, un second reçut plusieurs coups de compas dans le ventre, un troisième plusieurs coups de sabre sur la tête, car des soldats ivres s’étaient joints aux assaillants.

En 1833, à Marseille, un Compagnon de Liberté fut tué par un Compagnon Passant.

En 1836, à Lyon, un Compagnon charpentier de Soubise, tua un Compagnon tanneur de maître Jacques.

En 1837, à Lyon, un forgeron de maître Jacques tua un charron du même fondateur.

En 1840, à Usez, un cordonnier, enfant de maître Jacques, a donné la mort à un charpentier du père Soubise.

Le 15 avril 1841, à Grenoble, plusieurs boulangers de la Société de l’Union, dit les Sociétaires, ont frappé de cinq coups de couteau sur la tête, un de leur confrère en métier, mais appartenant à une autre Société que la leur.

Voilà comment les Sociétés d’ouvriers se déciment : ouvrira-t-on les yeux ?

Renoncera-t-on à tant de barbarie ?

Je l’espère.

Agricol Perdiguier, Le livre du compagnonnage, Paris, Pagnerre éditeur. 1841,
d’après le fac-similé publié par la maison Lafitte.

En illustration : Rixe entre compagnons. XIXe siècle. Fac-similé du journal L’ILLUSTRATION, journal universel, 29 novembre 1845. [Réed. J.M. Mathonière, Dieulefit, La Nef de Salomon, 1994]. Dans son "Livre du compagnonnage", Agricol Perdiguier se dresse contre ces violences où la canne du tour de France est utilisée comme une arme redoutable.

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