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La société Angélique / 2

Interview de Patrick Berlier

L’histoire de la Société Angélique, société secrète du XVIIe siècle fondée par Nicolas de Langes, autour des imprimeurs humanistes lyonnais, nous est savamment contée par Patrick Berlier dans deux opus distincts de 300 pages chacun, publiés aux éditions Arqa, agrémentés d’un index de 1200 noms. Une somme et un travail de référence excessivement importants pour tout chercheur désireux de s’intéresser à la Tradition Hermétique de cette période mais aussi, pour la première fois, nous découvrons grâce à Patrick Berlier, un décodage inédit du « Songe de Poliphile ». A la suite de l’érudit Grasset d’Orcet, Patrick Berlier nous propose une analyse subtile et tout à fait inédite, de ce que les historiens de l’Hermétisme appellent « la Langue des Oiseaux », analyse concrète et savante, qui nous permet encore de rencontrer pour la première fois des personnages bien énigmatiques tel le chartreux Dom Polycarpe de La Rivière, qui n’est certainement pas absent du mystère de Rennes-le-Château… D’observer que l’origine vivaroise et non champenoise d’Hugues de Pagan, fondateur de l’Ordre du Temple pose question et faisant suite, l’appartenance au sein de la Société Angélique du XVIIIe, XIXe et XXe siècles de certains éminents artistes, écrivains, auteurs, peintres et même… dessinateur de BD, semblent confirmer que nous sommes bien en présence d’une connaissance révélée transmise depuis l’origine de cette société et dont la signature ignée la plus affleurante se trouve être la formule « Et In Arcadia Ego ».

ARCADIA – la LdT.

Arcadia : Il y a véritablement dans votre second tome sur la Société Angélique deux chapitres très singuliers. Le premier concerne l’origine vivaroise (et non vivaraise) d’Hugues de Pagan, le fondateur de l’Ordre du Temple. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Patrick Berlier : Puisque vous soulignez, à juste raison, que l’on doit dire « vivaroise » et non « vivaraise », permettez-moi de préciser, pour commencer, ce point disons « orthographique ». La région formée à peu de choses près par l’actuel département de l’Ardèche se nomme également le Vivarais. Ce nom lui vient de celui de son ancienne capitale historique, Viviers, une ville pittoresque située au bord du Rhône, entre le Teil et Bourg-Saint-Andéol, dans la partie méridionale du département. Les habitants de Viviers se nommant les Vivarois, c’est aussi le nom que l’on donne aux habitants du Vivarais.

La bibliothèque municipale de Carpentras conserve un document de 1130, dans lequel Hugues de Pagan (ou de Payns) est qualifié de vivariensi, c’est-à-dire « Vivarois », terme qu’il faut comprendre comme « originaire du Vivarais », et non « natif de Viviers », bien que certains auteurs l’aient interprété ainsi. En fait, la famille de Pagan qui constituait l’une des plus puissantes familles du Vivarais n’a jamais été possessionnée à Viviers. Originaire du Dauphiné, elle était implantée dans la partie septentrionale du Vivarais, que l’on nomme aussi « l’Ardèche au beurre », par opposition à la partie méridionale nommée « l’Ardèche à l’huile ». Ces sympathiques surnoms partagent la région en fonction de la limite de la culture de l’olivier, ce qui entraîne des habitudes culinaires différentes. Mais je m’écarte de mon sujet !

Ce document de Carpentras constitue le premier élément tangible en faveur d’une origine vivaroise d’Hugues de Pagan. Mais dans une recherche historique, on sait qu’il est délicat de se baser sur un seul document, car on peut toujours admettre la possibilité d’une erreur de la part de son auteur. Il est cependant corroboré par la troublante identité entre le fondateur de l’Ordre du Temple et un Hugues de Pagan, originaire de Mahun en Vivarais : même nom, même date de naissance (1070), même date de décès (1136). Des Jésuites auraient retrouvé son acte de naissance, indice à mettre au conditionnel car si l’information a largement circulé l’acte lui-même n’a jamais été publié. Beaucoup d’historiens locaux se sont faits les défenseurs de cette théorie, qui va à l’encontre de la thèse officielle voyant en Hugues de Payns un seigneur champenois.

Parmi ces historiens il y a Jean-Antoine de La Tour-Varan, qui fut le bibliothécaire de la ville de Saint-Étienne, auteur d’un texte resté à l’état de manuscrit, que je publie intégralement dans le tome II de La Société Angélique. Je précise qui si j’aborde ce thème dans mon livre, c’est aussi parce que l’acte de Carpentras fut inévitablement consulté par le Chartreux énigmatique Dom Polycarpe de la Rivière, qui fit sans doute remonter l’information à la Société Angélique. Les arguments de J.-A. de La Tour-Varan vont au-delà de l’identité de noms et de dates, ils reposent surtout sur l’identité entre deux blasons : celui des Pagan de Mahun, seigneurs d’Argental dans le Pilat, et celui figurant sur l’ostensoir de l’église du Temple de Paris. Une coïncidence vraiment troublante en effet ! Dans mon livre, je fais un point complet sur cette épineuse question de l’origine d’Hugues de Pagan, exposant et analysant les arguments des uns et des autres. J’ai la profonde conviction que le fondateur de l’Ordre du Temple est bien issu d’une lignée vivaroise, mais faute de preuve réellement indiscutable cela restera une conviction.

Arcadia : Un autre chapitre tout aussi surprenant nous renvoie aux chères lectures de notre enfance : Tintin, et son dessinateur Hergé qui, selon vous, aurait pu appartenir à la si mystérieuse société secrète qu’est la Société Angélique. Qu’en est-il ?

Patrick Berlier : Les albums de Tintin sont destinés, selon la célèbre formule, aux jeunes de 7 à 77 ans ! Alors n’ayons pas de scrupule à les lire et à les apprécier. D’ailleurs Georges Rémi allias Hergé y fait preuve d’un humour très particulier, à plusieurs degrés. Il y a le comique de situations qui fait rire les enfants, et il y a l’humour de certains calembours accessibles seulement aux adultes. Ces jeux de mots souvent acerbes sont en dialecte bruxellois, le marollien. Hergé les triture par l’ajout de lettres superflues ou par un découpage du texte, mais ils restent intelligibles par un petit, très petit, nombre de lecteurs capables de comprendre ce langage. Deux universitaires belges, dont Daniel Justens avec qui j’ai échangé quelques courriers, ont expliqué cet aspect très particulier d’Hergé dans un petit livre révélateur (1). D’autres auteurs, qui m’ont précédé dans cette voie, ont démontré l’ésotérisme présent dans les œuvres d’Hergé. Pierre-Louis Augereau a exposé ses liens avec le tarot de Marseille (2), Bertrand Portevin a travaillé de son côté sur les rapports entre Tintin et la mythologie ou l’alchimie (3). Il travaille actuellement sur l’inspiration chrétienne de certaines cases, qui ressemblent singulièrement à des images pieuses.

Lorsque j’ai retrouvé à Lyon, sur la colline de Fourvière, la maison de Nicolas de Langes où se réunissait la Société Angélique, j’ai été frappé par ce chapiteau décoré de têtes humaines aux longues moustaches. L’un de mes albums préférés de Tintin est L’affaire Tournesol. C’est à mon goût l’un des plus réussis, à la fois par la maîtrise du dessin, le scénario, l’humour… L’ayant lu des dizaines de fois quand j’étais jeune, tous ses détails m’étaient parfaitement restés en mémoire. Dans cet album, Tintin se rend en Bordurie, un pays imaginaire d’Europe de l’Est, entièrement placé sous le symbole imposé par son dictateur Plekszy-Gladz : une paire de moustaches. On a considéré à l’époque (1956) que cela représentait d’une manière détournée les moustaches de Staline, mais moi je me suis demandé si Hergé n’avait pas plutôt trouvé son inspiration devant la maison de l’Angélique.

Et puis en descendant de Fourvière par son versant nord, je suis allé me promener au bord de la Saône. Plus on s’éloigne du centre ville et plus les rives deviennent agréables, bordées d’arbres et de talus herbeux. Soudain j’ai cru me retrouver dans L’affaire Tournesol, lorsque Tintin longe la rive du lac Léman : le même environnement d’arbres et de talus au bord de l’eau. Tintin se rend alors à Nyon… Un nom qui ressemble quand même curieusement à Lyon. Il y a alors dans l’album une indication étonnante : « passez sous le tunnel et tournez à droite, c’est là ». Or il n’y a pas de tunnel à Nyon, seulement le pont du chemin de fer ; il y a par contre des tunnels à Lyon, dont un (celui d’un funiculaire) qui jadis débouchait juste à côté de l’Angélique : en tournant à droite en sortant du tunnel on y tombait dessus immanquablement.

En décortiquant avec un regard neuf l’œuvre d’Hergé, et plus particulièrement L’affaire Tournesol, j’ai trouvé de nombreux autres liens avec la Langue des Oiseaux, les anges, et la Société Angélique. Une idée saugrenue alors a fait son chemin petit à petit dans mon esprit : et si vraiment Hergé s’était inspiré de l’environnement proche de l’Angélique en le transposant ailleurs ? Et si Georges Rémi, rejeton illégitime de la famille royale belge, et donc descendant des Stuart, avait été membre de la Société Angélique ? Ou tout au moins son admirateur… Pour moi la société n’a sans doute pas survécu à la première guerre mondiale, le monde ayant radicalement changé après ce douloureux épisode. Mais Hergé n’aurait-il pas voulu, en les cryptant subtilement, transmettre quelques informations sur la Société Angélique ?

Il est évidemment toujours délicat de prêter à un personnage, qui n’est plus là pour se justifier, des amitiés pour telle ou telle société secrète ou discrète. Je préparais ce chapitre, qui peut paraître surprenant et que j’hésitais malgré tout à insérer dans mon tome II, lorsque j’ai découvert le second livre de Bertrand Portevin. Je m’aperçus avec une certaine satisfaction que l’auteur arrivait à la même conclusion, voyant en Hergé « un grand initié de la Société Angélique ». Alors je n’ai plus hésité !

Arcadia : Y aura-t-il un tome III de La Société Angélique ?

Patrick Berlier : Non ! …je crois qu’en deux tomes et près de 600 pages j’ai fait le tour de la question ! Cependant mes recherches m’ont amené à m’intéresser à l’histoire de Lyon. J’ai découvert que la Renaissance avait été pour cette ville le synonyme d’une vie intellectuelle intense. Les plus grands penseurs du temps sont passés par là, et Lyon n’ayant alors pas d’université cette élite se cristallisait autour des ateliers d’imprimeurs, dont celui du fameux Sébastien Gryphe, « le prince des libraires lyonnais ». Bien d’autres restent à écrire, et la quête est sans fin !

La Lettre de Thot // Interview de Patrick Berlier // © février 2006

En illustration :
Blason d’Hugues de Pagan par TEG - (voir en rubrique > Boutique).

Notes

1 : Daniel Justens et Alain Préaux, Tintin, ketje de Bruxelles, Casterman 2004.

2 : Pierre Louis Augereau, Hergé au pays des Tarots, Cheminements 1999.

3 : Bertrand Portevin, Le monde inconnu d’Hergé et Le démon inconnu d’Hergé, Dervy, 2001 et 2004.

Le deuxième tome de La Société Angélique est paru aux éditions Arqa.

En rubrique > Boutique sur le site de Thot – http://thot-arqa.com

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