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23/1/2011 [L’iconographie du mois de janvier, clef de la recherche sur l’astrologie, le tarot et Nostradamus]

L’arcane majeur n°1, celle du Bateleur est le pivot de tout le Tarot, en ce qu’il fait la jonction entre arcanes majeurs et arcanes mineurs. On y trouve en effet la clef de la division de ces dernières en coupes, épées, bâtons, deniers. Mais l’on se demandera également d’où vient cette lame [1] ?

Le bateleur est indissociable selon nous de l’imagerie des deux premiers mois du calendrier, janvier et février, ce qui semble ne pas avoir été signalé par les historiens tant du tarot que de l’astrologie. Il est vrai que les astrologues ne s’intéressent que fort rarement à l’iconographie des calendriers et des almanachs, ce qui est quelque peu paradoxal chez des gens qui se disent généralement tropicalistes et entendent articuler le zodiaque sur les saisons. Il est vrai que le rapport symbolique entre signes et images des mois pose problème en ce qu’il oblige à repenser les signes, dont c’est une des sources principales. Chaque fois que l’on trouve une source, on observe des décalages. On préfère ; la plupart du temps, croire que le Zodiaque est apparu à une certaine époque sans se demander d’où il sortait. Or, l’historien ne saurait se contenter de prendre le Zodiaque comme un ensemble attesté en un certain siècle, il se doit d’aller plus en amont et il s’apercevrait que le dit zodiaque n’est qu’une traduction symbolique d’une très ancienne imagerie des douze mois de l’année dont il est vrai l’on n’a de manifestations que pour des périodes plus tardives, ce qui peut surprendre les apprentis chercheurs (du dimanche).

Nous apprécions la recherche iconographique en ce qu’elle fournit des données souvent plus concrètes et plus marquantes que ce qui passe par le langage, ne serait-ce que qui dit langue, dit traduction alors que l’image est un Mutus Liber, supranational, à l’instar de la musique.. Nous proposerons donc au lecteur de mettre en vis à vis le Bateleur, arcane majeur premier, et l’image traditionnelle du premier mois de l’année civile [2] . On peut d’ailleurs penser que les almanachs astrologiques ont adopté des vignettes qui évoquent le mois de janvier, le seul à être représenté dans le Kalendrier des Bergers.

Dans tous les cas, on trouve une table. Pour janvier c’est une table où l’on se prépare à manger, devant un bon feu. Dans le cas du bateleur, cela ressemble plus à un établi mais c’est là une première déformation dont le tarot est victime. En outre, au lieu que le personnage central soit assis en compagnie notamment d’un ou plusieurs serviteurs comme pour janvier, il apparait seul e t debout [3]. Dans le cas des frontispices des almanachs astrologiques, le personnage est bel et bien assis seul devant ce que l’on peut considérer comme un bureau ou un lutrin, mais qui dérive selon nous directement de la table servant à se restaurer, durant les mois d’hiver [4].

Que trouve-t-on sur la table ? Au départ, ce qui est nécessaire au repas ; un couteau, une coupe, une assiette et donc une table, c’est-à-dire à la base une planche posée sur des tréteaux, une chaise qui peut aussi être un simple banc , un tabouret. Or, la parenté avec les quatre catégories des arcanes mineurs nous semble assez évidente (coupes, épées, bâtons, deniers) du moins sur un plan graphique. La coupe, c’est l’objet qui permet de boire, le denier a la forme d’une assiette, l’épée est le couteau. Quant au bâton, il pourrait s’agir des pieds de la chaise ou de la table. Le cadre du repas a bel et bien été perdu de vue dans le Tarot mais aussi des les vignettes des almanachs astrologiques.

Abordons cette question des almanachs astrologiques négligée par les historiens des almanachs qui se sont surtout intéressés aux représentations des mois. Or, notre familiarité avec le corpus nostradamique nous fait nous intéresser à l’emploi du mois de janvier pour les vignettes ornant la page de titre de certaines publications annuelles du XVIe siècle [5].

Nous développerons donc la thèse d’une transposition du mois de janvier pour camper le personnage de l’astrologue en notant d’entrée de jeu que l’habillement de l’astrologue est similaire à celui du personnage du mois de janvier du Kalendrier des Berges, il porte une toque et une barbe. Le geste du personnage de janvier tenant un couteau est repris pour présenter l’astrologue pointant son doigt vers un livre posé sur la table. Le feu derrière le personnage est remplacé par une draperie qui n’est pas sans évoquer la forme des flammes. Le compas remplace le couteau.

Dans le cas des almanachs authentiques de Nostradamus, une frise zodiacale vient renforcer cette parenté avec les almanachs des 12 mois de l’année. D’ailleurs, le mot même d’almanach n’est-il pas lui-même emprunté à un certain genre qui au départ n’était pas forcément astrologique, ne comportant pas de prévisions, sinon récurrentes d’une année sur l’autre, à la différence de l’almanach astrologique dont le contenu change d’une année sur l’autre. En revanche, dans la vignette authentique, la draperie l’arrière du personnage est remplacée par des étagères constituant une bibliothèque. Dans une vignette ornant une édition contrefaite, l’astrologue dirige une sorte de baguette vers une sphère, dans un geste qui n’est pas sans faire songer à celui du bateleur tenant lui aussi un petit bâton [6]. Le domestique censé faire face à l’astrologue est remplacé par une sphère, soit une forme qui n’est pas sans évoquer la forme stylisée d’un visage. Il y a eu recyclage.

Astuce de libraire qu’une telle transposition du personnage de janvier en astrologue, alors que cela donne, par ailleurs, le bateleur du Tarot. Quelle étonnante fortune en vérité de cette imagerie de janvier quand on sait qu’en outre, elle marque le signe zodiacal du verseau ! Mais cela n’ est pas nouveau, puisque ce personnage aquarien est attesté avant notre ère. Paul Le Cour l’appelait l’échanson des dieux et parlait de Ganymède pour incarner l’ère du Verseau. Ce Ganymède est donc lui-même associé à la table, ce que la plupart des ouvrages traitant du Verseau ne mettent pas en évidence. Or, ce n’est pas un hasard si le verseau est justement un signe d’hiver qui correspond dans l’iconographie des almanachs à des scènes se déroulant à table. Mais force est de constater que le caractère traditionnellement associé à ce signe ne met nullement l’accent sur les plaisirs de la table. Que n’a-t-on d’ailleurs pas écrit sur ce signe dès lors que l’on s’éloigne de ses origines ? Le liquide qui sort de l’amphore est volontiers associé à des « ondes » au sens physique (ondulatoire) du terme pour en faire le signe de l’électricité, de l’électronique ! L’Ere du Verseau, annoncée serait-elle marquée par ce vieillard prenant son potage comme dans la vignette de janvier ? Sur la frise qui entoure la vignette de « M. de Nostredame », le signe du verseau est représenté par un personnage portant une cruche sur ses genoux. On retrouve dans certaines arcanes du Tarot (Tempérance, Étoile) le motif du verseur d’eau. Le mot « verseau », d’ailleurs version contractée de verseur d’eau tend à évacuer le sens premier, on remplace le personnage de l’échanson par l’objet, ce qui tend à brouiller les pistes. Certains historiens parlent à propos du verseau du Déluge, des crues, des pluies mais oublient la référence aux boissons qui se consomment au cours d’un repas. Étrangement, l’astrologie n’aura retenu que le personnage du serviteur et aura oublié celui du maître qui est attablé, ce qui nous invite à penser que le zodiaque n’est pas une création des astrologues mais des astronomes. Pour les astrologues de l’Antiquité , un tel contresens n’était pas concevable, eux qui devaient avoir en tête le rapport avec le mois de janvier et son iconographie. En revanche, pour les astronomes, l’important était de pouvoir désigner une certaine région du ciel et la pertinence de l’emprunt iconographique était toute relative, ce qui nous conduit à penser qu’astronomes et astrologues suivaient des routes distinctes depuis fort longtemps, contrairement à ce que nombre d’historiens de la question prétendent et affirment.

>[Jacques Halbronn]

[1] Nous souhaitons dans ce texte compléter notre étude parue en 1993, « Recherches historiques sur l’histoire de l’astrologie et du Tarot », Paris, La Grande Conjonction-Trédaniel qui a d’ailleurs été reprise et parfois piratée.

[2] Notons cependant que le découpage des mois de l’année ne respecte pas les mois lunaires. Or, c’est parce que la lune rencontre 12 fois le soleil en un an qu’il y a 12 signes zodiacaux, le 12 n’ayant pas en lui-même de justification numérologique remarquable par rapport notamment au 8.

[3] Nous suggérons de se servir, entre autres, des livres de Claude Darche, « Le grand livre des tarots » Paris, Solar, 1993 et Perrine Mane, Paris, Ed. de la Martinière, 2004, « La vie dans les campagnes au Moyen Age à travers les calendriers.

[4] On a une fort belle représentation de cette table, dans les Très Riches Heures du Duc de Berry, pour le mois de février.

[5] Nous avions négligé cette piste dans notre post-doctorat, EPHE, Paris 2007, voir sur prophetie.it

[6] Voir catalogue « Nostradamus et son siècle », Paris, Librairie Thomas Scheler, 2010, p. 49.