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Mary W. Shelley - Frankenstein

Vous qui appelez Frankenstein votre ami, semblez avoir connaissance de mes crimes et de mes malheurs. Mais dans ce qu’il vous en a dit, il n’a pu faire la somme des heures, des jours, des mois de misère, que j’ai endurés, me consumant en de vaines et impuissantes passions. Car, en détruisant les espérances de mon créateur, je ne satisfaisais pas mes propres désirs. Ceux-ci demeuraient toujours aussi ardents, aussi insatisfaits. J’aspirais pourtant à l’amour et à l’amitié, mais l’on me repoussait sans cesse. N’y avait-il pas là une flagrante injustice ? Dois-je être considéré comme le seul criminel, alors que le genre humain tout entier a péché contre moi ? Pourquoi ne détestez-vous pas Félix qui me chassa de sa porte avec horreur et cruauté ? Pourquoi n’exécrez-vous pas le paysan qui essaya de tuer celui qui venait de sauver la vie à son enfant ? Mais non, ce sont là des êtres vertueux et immaculés ! Moi le misérable, le proscrit, je ne suis qu’un monstre, fait pour être bafoué et piétiné. Même en ce moment où je me repens, mon sang bout à l’évocation d’une aussi criante injustice !

Mais j’ai tort de me révolter. II est, hélas ! vrai que je suis un misérable. J’ai assassiné des êtres adorables et sans défense ; j’ai impitoyablement étranglé des innocents dans leur sommeil et serré à mort le cou d’un jeune homme qui n’avait jamais fait de tort, ni à moi, ni à aucune autre créature vivante. J’ai voué à la misère et au désespoir mon créateur, un être d’élite, le symbole vivant de tout ce qui mérite d’être aimé et admiré des humains. Je l’ai harcelé jusqu’à le réduire à ceci. II gît là, livide et figé dans le froid de la mort. Vous me détestez, mais l’horreur dans laquelle vous me tenez n’égale pas celle que je me voue à moi-même. Je regarde les mains qui ont fait cela, je pense au cœur qui a conçu cette monstruosité, et je languis après le moment ou ces mains maudites se poseront sur mes yeux, ou la honte de mes actes cessera de me hanter.

Ne craignez surtout pas que je me livre à d’autres forfaits. Ma tâche est presque achevée. Ni votre vie, ni celle d’aucun être humain n’est nécessaire pour que s’accomplisse ce qui doit être. Une seule vie suffira : la mienne. Ne pensez pas que je tarderai à effectuer ce sacrifice. Je quitterai votre vaisseau sur le traîneau qui m’y a amené, et je me dirigerai vers l’endroit le plus septentrional, le plus solitaire de l’hémisphère, et là, je réunirai tout ce qui peut brûler, pour m’en faire un bûcher sur lequel se consumera ma pitoyable carcasse. De la sorte, mes restes ne pourront jamais éveiller dans le cerveau de quelque infortuné chercheur l’idée de donner la vie à une créature semblable à celle que j’aurai été. Je mourrai bientôt. Je ne connaîtrai plus la continuelle torture du remords ; je ne serai plus la proie de sentiments insatisfaits et insatiables. Celui qui m’a donné la vie n’est plus, et quand moi aussi je serai mort, notre souvenir à tous deux s’effacera de la mémoire des hommes. Je ne contemplerai plus le soleil ni les étoiles ; je ne sentirai plus sur mon visage la douce caresse de la brise. La lumière, les sensations, les impressions, tout cela disparaîtra, et c’est alors seulement que je trouverai mon bonheur. Il y a quelques années, lorsque les images si attrayantes m’apparurent pour la première fois, lorsque je sentis la revigorante chaleur de l’été, lorsque je perçus le murmure des feuilles et le gazouillis des oiseaux, choses qui signifiaient tout pour moi, l’idée de mourir m’eût fait pleurer. A présent, cette mort qu’alors j’aurais redoutée, est devenue ma seule consolation. Empoisonné par mes crimes, déchiré par d’amers remords, ou pourrais-je trouver le repos, si ce n’est dans la mort ?

Adieu ! Je vous quitte. Vous êtes la dernière créature humaine que mes yeux auront contemplée. Adieu à toi aussi, Frankenstein ! Si tu étais encore en vie et si tu désirais toujours assouvir sur moi ta vengeance, sache qu’elle serait plus pleinement accomplie en me laissant la vie qu’en voulant ma mort. Mais j’ai tort de t’accuser. Tu voulais que je meure afin de m’empêcher d’occasionner d’autres malheurs, peut-être plus terribles encore. Et pourtant, si, d’une façon que je ne puis comprendre, tu n’as pas, malgré la mort, cessé de penser et de sentir, je te dis que tu n’aurais pu souhaiter plus parfaite vengeance que celle que je subis. Malgré tout ce que tu as souffert, mes tortures ont été pires que les tiennes, car l’aiguillon du remords ne s’arrêtera de me harceler et de faire saigner mes plaies que lorsque le trépas les aura taries à jamais.

Mais bientôt, conclut-il, dans un élan de triste et solennel enthousiasme, je mourrai aussi et je cesserai de sentir ce que j’éprouve à présent. Bientôt, le feu qui me tourmente s’éteindra. Je monterai, triomphant, sur mon bûcher, et j’exulterai dans la torture des flammes. Graduellement, leur lueur s’atténuera, le vent soufflera mes cendres dans la mer. Mon esprit dormira en paix ou, s’il peut encore penser, tout sera assurément changé. Adieu !

En disant ces mots, il sauta, par la fenêtre de la cabine, sur le glaçon qui flottait le long de la coque et sur lequel se trouvait son traîneau. Il fut bientôt emporté par les vagues et se perdit, au loin, dans les ténèbres.

Mary W. Shelley, Frankenstein (extrait), G&C © 1964.

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