LE QUATRIÈME JOURNAL

 

 « Dans le monde d’après, des ombres assagies croisaient en silence, à la volée, de drôles de personnages mutiques aux regards luisants et pénétrants – pour quelles raisons ces lumières sombres, à l’horizon, déclinaient-elles avec tant d’incidence ?

Dans ce monde, les silhouettes fantomales des vestiges de l’ancienne frénésie, hautes tours de verre et d’acier aux fenêtres éventrées, cathédrales moribondes des vanités humaines, hérissaient encore leurs masses saillantes dans un ciel bien mystérieux.

Elles n’étaient plus cependant que les squelettes de la soif éperdue et illusoire d’une puissance désormais futile.

Au milieu des décombres exempts de vies de chair et de sang, lors de mon troisième voyage, j’ai peut-être trouvé sa trace.

Mais il m’a fallu atteindre la limite de mes perceptions pour la découvrir, et je ne pouvais prendre le risque de perturber davantage l’ordre pour la suivre.

Surtout avec ces yeux qui surveillent tout.

A présent, je me demande si je suis vraiment prête pour l’ultime passage. Mon corps souffre mais moins que mon esprit et il reste peu de temps. Il me faut l’énergie ce soir-même pour être prête à y retourner. Je sais maintenant comment et quand précisément le faire ».

Le docteur Dendels repose son calame sur le bord du plumier, saupoudre la page fraîchement écrite avec la boîte à sable conçue par elle-même et referme le journal de son dernier voyage, trésor de notes, de transcription de faits et de paroles indicibles à peine compréhensibles pour tout non-initié, mais, en cet instant, porteur d’une noirceur inquiétante.

Elle baisse la flamme de la lampe à pétrole et pose ses mains à plat sur son bureau, puis soupire profondément, d’épuisement et aussi pour libérer la tension née de sa découverte.

Si elle ne ramène pas le matériau ultime, tous ces passages vers les trois possibles n’auront servi à rien et l’inéluctable se produira.

Il ne faut pas. Je peux, je dois réparer ce monde. Mais est-ce vraiment ma volonté qui s’exerce ou celle… d’autre chose ?

Après tout, le temps du cycle planétaire en cours n’est pas achevé. Nous n’en sommes qu’au troisième règne de Mars.

Peu importe. Pour l’heure, je dois me ressourcer. L’aube est proche.

Elle se lève, se dirige vers un coin de la pièce où se trouve une psyché sur pied entourée de deux candélabres en cuivre. Après avoir allumé les deux cierges à leur sommet, l’un rouge sang et l’autre bleu d’azur, elle tourne le miroir du meuble dont les supports pivotants sont fixés en haut et en bas. Le fond, en bois d’Orme, porte en abîme une pièce d’émeraude ciselée en forme de chêne au milieu d’un octogone d’un métal blanchâtre luisant, alliage d’antimoine et d’argent. Plaquant sa main gauche dans le feuillage stylisé de l’arbre de vie, elle prononce, en même temps qu’elle les écrit en l’air de son index droit, des mots issus d’une langue inconnue. Probablement ne la connaît‑elle pas non plus, elle-même. Mais elle semble la parler avec science.

Quelques secondes suffisent pour voir l’arbre irradier jusqu’à l’aveugler presque. Mais elle poursuit sa logorrhée incantatoire, peinant à garder les yeux ouverts. Le halo vert gagne en puissance, voilà qu’il s’insinue sur la main du docteur Dendels et l’irrigue et l’entoure et l’enveloppe bientôt ; remonte lentement le bras jusqu’au cou ; gagne enfin le visage pour redescendre par le bras droit jusqu’au bout de l’autre main, sans qu’elle n’ait jamais cessée d’inscrire les mots invisibles ni prononcer les formules mystérieuses. Enfin, le halo revient à sa source pour libérer une énergie formidable tout entière concentrée sur la poitrine de l’officiante.

Puis brutalement tout s’arrête, tout s’éteint, tout semble n’avoir jamais existé.

Haletante, les yeux écarquillés, peinant à se tenir debout, Amoïne Dendels a toutes les peines du monde à rejoindre le divan de velours vert, face à la cheminée au manteau immaculé incrusté de signes anciens, et s’y assoit avec difficulté.

Le passage par cet état d’anéantissement est obligé pour parvenir à un ressourcement total.

On ne retrouve vie qu’après l’avoir perdue.

Le souffle court, le regard halluciné, l’esprit en ébullition, elle pose les yeux sur le pendule à planétaire trônant à droite de l’âtre. Une rareté de la main même d’Antide Janvier horloger et confident de Louis XVI.

Sept longues minutes et la voilà repartie vers ce monde possible, un des trois devenirs s’offrant aux Hommes.

Elle y voit quelqu’un ou quelque chose de fascinant et d’effrayant, de mouvant et d’immobile, d’inexorable et d’incertain. Ce monde peuplé d’êtres non humains, où les ombres des âmes, détachées des corps, errent désormais en silence après avoir hurlé de la douleur de l’arrachement ; peuplé aussi de ces éclaireurs muets, aux yeux perçants, semblant agir sur ordre, scrutant tout en permanence comme à la recherche d’une personne ou d’un objet précis.

Et puis cette sombre lumière !

Ces rayons de ténèbres penchés sur l’horizon, à la fois si proches et si lointains. Elle n’a pas su dire ce qu’ils étaient, la première fois.

Mais maintenant, elle suit l’un des guetteurs.

Et plus elle s’en approche, plus la lueur s’assombrit et plus elle y voit clair, de plus en plus clair, à travers le dédale sinistre des ruines de pierres et de fer.

La dévastation l’avait fascinée et terrorisée en même temps. En suivant le gnome muet, elle s’approche de la source de son malaise. Et de l’objet décisif.

Elle avait vu ! Vu l’entité funèbre qui a décidé d’empêcher la quatrième mère de redonner naissance au monde. Á son monde.

C’est alors qu’elle comprit ce qu’elle devait faire en transcrivant méticuleusement tout ce qu’elle avait vu et vécu dans les trois mondes dont un seul devait être le renouveau de la vie.

Il lui faut maintenant, lors de l’ultime ascension vers le « monde d’après » trouver l’élément manquant. L’objet dont le monde de maintenant dépend.

Il lui faut trouver l’Eau Noire !

*

 

Seule l’Eau Noire assurera sa détentrice de pouvoir repousser le maléfice et l’écarter du chemin de nos vies.

Ce ne sera pas elle. Elle le sait. Mais elle sait aussi à qui la donner.

Courant, flottant presque, au dessus de l’asphalte défoncé de la cité scarifiée, elle ne quitte pas des yeux le scruteur qui file, file au loin, vers son maître.

Sans avoir quitté son divan vert, elle est hors d’haleine dans sa course éperdue.

La voilà qui arrive bientôt au bas d’une colline entourée de grilles toute tordues, telles des arbres menaçants de fer noir ; des arbres morts.

Sur fond de ciel rendu lugubre par l’orbe plongeant derrière l’horizon, l’endroit semble ainsi un tertre ou un sinistre tumulus aux allures gothiques, au sommet duquel trône une stèle de granit couverte d’inscriptions inconnues.

Inconnues mais qu’elle déchiffre étonnamment sans mal.

C’est là ! Se dit-elle.

Le gnome s’arrête brusquement et se retourne.

Il l’a vue !

Tout va alors très vite.

Les yeux du guetteur deviennent incandescents.

Elle se réfugie derrière un arbre de fer.

Dérisoire protection.

Le gnome lance un rayon oblique vers sa position.

Elle a tout juste le temps de s’écarter, dos au montant griffu de la grille, avant que le rayon s’abatte violemment en terre, vitrifiant instantanément l’endroit de l’impact.

Mais elle s’est préparée. Elle a pris soin de confectionner, dans le plus grand secret, deux élixirs inspirés directement des travaux de Nicolas Flamel et de Garrus, un pendentif portant un parchemin couvert de tous les nombres divins qu’elle a pu déterminer grâce à la numérologie cabalistique, et extrait et séparé son corps, son esprit et son âme, selon les principes rigoureux de Paracelse, dans trois bagues portées l’une au majeur de la main droite, l’autre à celui de la main gauche et la troisième en collier.

Elle prend une petite gorgée de l’élixir et étreint le pendentif et la troisième bague des deux mains, reformant ainsi son être entier autour de la puissance du chiffre ; se retourne et fait face au gnome menaçant.

Le gnome, dérouté, regarde intrigué ce sous-être s’avancer vers lui lentement, mais résolument, en ânonnant des mots qui lui sont étrangers mais dont il devine instinctivement la portée.

Il se retourne vers l’orbe sombre en quête d’un ordre clair.

La mimique vicieuse qu’il arbore signale au docteur Dendels un danger imminent.

Mais elle avance. Elle est prête maintenant. Les nouvelles incantations lui donneront le temps d’approcher de la stèle et d’en extraire l’Eau Noire. Elle ne peut pas échouer. Elle ne doit pas échouer.

L’orbe ténébreux semble ressurgir un instant de l’horizon ou il était tapi; avec lui, un bruit étrange venant de loin et se rapprochant vite. Comme une murmuration d’oiseaux migrateurs.

Les ombres.

Ce sont les ombres.

Elles accourent, de nouveau déchaînées, en furie. La lueur noire les a appelées pour peser sur le sortilège protégeant Amoïne Dendels et la réduire à néant.

Rien ne doit se dresser entre son dessein funeste, sa volonté impie, et sa proie.

Il veut ce monde avant qu’il ne renaisse !

L’essaim d’ombres démentes fond alors sur le tertre et l’entoure en tournoyant sans cesse.

Le bruit est affreux, insoutenable pour une oreille humaine.

Mais au long de ses années de recherche et de pratique mystiques, cabalistiques, alchimiques et ésotériques, le docteur Amoïne Dendels fût initié par un mahatma, un sage parmi les sages, et sait se vider de ses peurs humaines pour se remplir de la lucidité cosmique des esprits purs.

Assis sur son canapé vert, les yeux figés, son corps se défend et veut fuir. Mais elle le lui interdit et imperturbable, poursuit son avancée vers l’Eau Noire, cette éclat d’obsidienne taillée par des mains sans âge, aux propriétés mystiques, seul matériau susceptible de repousser dans les limbes de l’outre-temps la monstruosité menaçant l’ordre des règnes successifs du monde.

Il ne peut en être autrement.

La voici maintenant à une coudée de la stèle. Le tourbillon des ombres s’accentue et manque la faire chanceler puis reculer. Un instant, un bref, minuscule, fugitif et dérisoire instant, la peur l’a effleurée.

Cela a suffit aux ombres pour la jeter à terre et au gnome pour la foudroyer d’une lame d’énergie sur l’épaule droite. Elle ne peut l’esquiver.

Un cri déchire le salon de sa maison où son corps subit l’injure faite à son esprit.

Ses mains manquent de se desserrer et de ne plus assurer le crucial contact mystique avec le flux alchimique la protégeant.

Il n’en est rien. Elle tient bon. Se relève sur les genoux. Les jointures de ses phalanges blanchissent et les muscles fins et gracieux de ses mains brûlent à présent, bientôt tétanisés par l’effort.

Les ombres forment désormais un dôme au-dessus du lieu de l’ultime tentative.

Elles se serrent, se pressent, se densifient pour établir un ciel d’un noir infini que rien ne semble pouvoir déchirer.

Le gnome, toujours muet, à l’expression toujours insane, s’apprête à frapper de nouveau. Cette fois, de ces yeux nyctalopes, il vise, dans une obscurité totale, directement les mains.

Amoïne est à moins d’une coudée, mais ne voit pas où se diriger.

Elle écarte alors légèrement les doigts, tout en les gardant joints autour de la fiole sacralisée, pour laisser échapper un filet de lumière verte. Suffisamment pour apercevoir la stèle devant elle, un peu sur sa gauche.

Au même instant le gnome a un mouvement de recul et les ombres se sont brusquement tues.

Au-delà du dôme des ombres, l’orbe a compris et ordonne à ses suppôts de fondre sur elle avant qu’elle n’atteigne son but.

Le gnome s’élance, le dôme se déchire pour se transformer en une grêle noire et furieuse, aux traits acérés.

Amoïne Dendels est à un empan de son but.

La grêle infernale s’abat sur elle, dans un hurlement inouï, arrachant d’atroces cris de souffrances à son corps resté dans l’autre monde. Ce monde qu’elle veut sauver. Son monde. Celui de son présent qu’elle veut être celui de son futur.

Son être immatériel subit aussi la violence des attaques, le gnome lançant traits sur traits, s’attaquant perfidement à disjoindre les mains. Il sait que c’est là l’enjeu de la bataille cosmique qui se joue.

Au prix d’un effort vertigineux, l’âme en miette, l’esprit vidé, son corps, resté de l’autre côté, à l’agonie, elle réussit à effleurer les premières inscriptions ornant la stèle.

Tout le temps qu’à durer l’affrontement, pas une seconde terrestre elle n’a cessé de dire les incantations mystérieuses et oubliées de tous.

C’est alors que la stèle de granite sombre et froid s’illumine du sommet à la base.

Les écritures s’éclairent en pulsations régulières, chacune faisant se taire les ombres et reculer le gnome.

Bientôt, du sommet de la stèle, une sphère d’or pur, jamais forgée, apparaît et s’ouvre lentement.

En son cœur une pierre noire comme la nuit profonde, comme la matière originelle de l’univers, émerge doucement.

Les écritures ont pris une lueur jaune, de plus en plus blanche sur le fond désormais rougeoyant de la stèle.

A mesure que leur luminescence s’intensifie, le gnome et les ombres s’éloignent et s’assagissent.

Amoïne Dendels s’empare avec respect de la pierre, l’Eau Noire, et se tourne vers l’orbe vacillant, lui aussi. Elle joint les deux mains au creux desquelles elle garde l’Eau Noire et lance une ultime incantation contre l’orbe pourtant déjà loin au fond des cieux. Sa voix va crescendo et plus elle hausse le ton, plus l’orbe s’éloigne et sa lueur perd en intensité. Maintenant il semble se recroqueviller, se ramasser, s’effondrer sur lui-même, comme le ferait un astre en fin de vie.

Et comme pour l’astre, une explosion titanesque se produit emportant tout autour d’elle, volatilisant l’être astral du docteur Amoïne Dendels.

C’en est fini. Le monde poursuivra encore sa route jusqu’au terme fixé. La sagesse de l’esprit et de la vie l’a emporté sur la folie destructrice du chaos et de la mort.

 

*

 

Dans les premiers jours de mai 1891, un porteur, le nez protégé d’un cache-col brun en piteux état, se présente au domicile d’une dame respectable.

Il remet, non sans mal, en main propre, un petit paquet, soigneusement emballé dans du velours vert et attaché par une lanière de cuir nouée en son centre et cachetée d’un sceau de cire blanchâtre figurant un chêne entouré d’un octogone.

La dame d’un certain âge qui prend le colis est alité sur un canapé de velours vert.

Elle congédie le jeune livreur en lui faisant donner une pièce et ouvre le paquet.

Il contient quatre carnets, tous identiques, numérotés de un à quatre dans un alphabet mystérieux mais que la dame déchiffre aisément.

Tout comme elle déchiffre le mot qui les accompagne :

« Madame, chère Héléna,

Le troisième règne ira à son terme.

Je sais que vous ferez au mieux pour protéger mes journaux qui sont désormais vôtres.

Nous nous reverrons.

Ailleurs.

Avec tout mon respect.

Amoïne. ».

La dame fit le nécessaire pour mettre les journaux d’Amoïne Dendels à l’abri et envoya divers messages chiffrés à trois personnes pour permettre leur très probable usage futur.

Le même jour, ce 8 mai 1891, la dame mourut, emportée, dit-on, par une simple grippe.

Elle s’appelait Helena Blavatsky, théosophe et sage parmi les sages.

 

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