Les météores aux trois orbites

 

Les météores se fracassèrent dans le ciel, créant une pluie de magma sur un monde mourant. Une aube naissait pourtant, ultime tentative de faire taire l’ombre et ses reflets écarlates. Plus aucune trace de fertilité sur Terre, seulement de l’agonie et du désespoir pour ce qui respirait encore. Le vent devenait tempête pour effacer la moindre empreinte du genre humain, les tornades si fortes qu’elles brisaient les cités de métal. L’air était rempli de souffre noircissant le moindre poumon en quête d’oxygène. L’océan en pleine démence frappait partout autour de lui, sa folie mesurable par la hauteur de ses vagues. Le silence n’était plus, les chocs et échos des éléments déchaînés étaient désormais la mélodie de la Terre.

Un enfant se trouvait là, nu et allongé sur une dune de cendres. Le lit de braise faisait fumer son corps qui se teintait d’obscurité. Aucun son ne sortait de ses lèvres craquelées, seulement un léger souffle plus frais que l’air encore respirable. Sa douleur se passait de cri, son intensité écrasait l’agonie au fond de sa gorge volcanique. Plus aucun poil ne se dressait sur son épiderme, contrairement aux croûtes et à la suie. Son sexe sectionné n’était plus qu’une moitié de conduit de cheminée obstruée par la démence. Ses yeux s’ouvrirent sur la pluie de lave qu’il vit comme une vomissure du soleil. La pléthore de cailloux qui tombait du ciel le força à se relever, ce qu’il fit en se brûlant les mains. Ses pas dans la cendre avaient le même bruit que dans la neige. Il était totalement insensible à la combustion de son corps, plus particulièrement à son dos qui était en lambeaux. Le sol se fit soudain poussière, et son jeune corps continua en titubant. Il se savait mort et à la fois mourant, ses pensées tournaient en rond tel un vortex avec pour seul écho ; il n’y a pas de début dans un cercle. Il n’y a pas de début dans un cercle.

À travers la fumée il pouvait voir les ruines de l’ancien monde auquel il n’avait jamais appartenu. Un panneau qui indiquait trois directions était en feu. Ce monde qui l’avait bien plus abîmé qu’en ce jour. Il croisa des cadavres décharnés et des restes de corps qui agonisaient. Il s’en éloigna, préférant sa puanteur. Au loin il vit une tache sombre et se dirigea vers elle. L’énergie du désespoir et le vortex le guidaient. Un orage déchira le ciel, illuminant pendant une seconde les natures mortes. La tache sombre était un gouffre et l’enfant s’était mis à ramper pour atteindre son extrémité. Le trou paraissait être aussi vaste et noir que son cœur. Toujours silencieusement, il s’y jeta. Le souffle qui se créait arrachait ses multiples peaux mortes. Il garda les yeux ouvert mais il sentit qu’ils étaient en train de fondre pendant d’interminables secondes. Des météores tournoyaient autour de lui quand soudain, il s’écrasa sur une dune de cendres. Il rouvrit ses yeux sans cils sur l’aube naissante et l’écho de son obsession redevint son monde.

  

Un millier d’années plus tard, mille mondes plus loin

 

C’est l’histoire d’un enfant qui erre dans un monde qu’il connaît sur le bout des doigts. Il en a même déjà fait plusieurs fois le tour. Il connaît aussi tous les autres enfants qui le peuplent. Aucun adulte ne vit sur ces terres, c’est leur monde, et il n’y a de la place que pour l’enfance dans son vivant. Beaucoup voyagent comme lui, et d’autres vivent paisiblement dans leur coin, seuls ou en groupe. Mais cet enfant est singulier, car ce monde de poussières et de terre stérile ne lui suffit pas. Il n’a de cesse d’être en mouvement pour trouver ce dont il a besoin, bien qu’il ignore totalement ce qu’il recherche. Souvent, il prend l’habitude d’aller à la frontière de son monde. Il s’assoit alors devant cette rivière tumultueuse qui lui barre la route d’une rive dont il ignore tout. De l’autre côté, il aperçoit souvent d’autres enfants qui jouent ou qui se baladent dans un monde verdoyant. Mais ces derniers ne semblent pas le voir, et de toute manière, la rivière fait trop de bruit pour qu’il puisse les appeler. Au milieu de cette rivière se trouve un panneau en bois usé par le temps qui indique trois lieux : la Vie, la Mort et la Conscience. Le problème, c’est que les flèches qui les indiquent sont complètements effacées. L’enfant ignore donc où il se trouve, ni le nom de la rivière, ni même celui de l’autre rive. À chaque fois qu’il se retrouve devant ce cours d’eau, il est tenté de le traverser. Mais personne ne lui a appris à nager, et elle lui fait peur car elle paraît dangereuse. Mais ce jour-là, il voit une petite fille sur l’autre rive qui est aussi assise à le regarder. L’enfant se lève alors et lui fait des grands signes. Elle rit et le salue aussi avec des grands gestes. L’enfant lui montre du doigt son monde pour lui demander de venir le rejoindre, mais la petite fille montre à son tour la rivière et fait une grimace. Il comprend qu’elle non plus ne sait pas nager. L’enfant décide alors de surmonter sa peur et de mettre ses pieds dans l’eau pour tenter de trouver un passage pour l’autre rive. L’eau est glacée, et le courant est fort. Il prend malgré tout son courage à deux mains et continue d’avancer. Lorsque l’eau lui monte jusqu’à la taille, il sent qu’il commence à perdre l’équilibre et que la rivière est à quelques mètres de l’emporter. Il se sent alors en colère et impuissant face à cette force de la nature. Il ravale même ses larmes de frustration pour ne pas paraître faible devant cette petite fille qui est attentive devant cet acte de courage. Soudain, la rivière semble s’agiter et gagner en puissance. L’enfant tente alors de reculer mais le courant derrière lui est devenu bien trop fort. Il se rend compte qu’il est alors bloqué et il commence à paniquer. De plus, il tremble de froid. Il essaye de demander de l’aide à la petite fille. Cette dernière tente alors de trouver des branches suffisamment grandes pour l’aider à traverser, mais aucune ne semble assez longue et résistante. En voyant cet échec, l’enfant reste figé au milieu de ce courant et regrette amèrement d’avoir tenté de quitter son monde pour l’inconnu. Ses forces commencent à décliner. Il voit alors la petite fille qui commence à prendre de l’élan pour sauter dans la rivière et tenter de le rejoindre. Mais l’enfant utilise ses dernières forces pour lui faire non du doigt. Puis il perd l’équilibre et se fait finalement emporté par le courant. Il n’a plus pied et boit beaucoup d’eau malgré lui dans le tumulte de la rivière. À de nombreuses reprises, il met la tête sous l’eau pour reprendre des forces, avant de remonter à la surface et de tenter de nager vers n’importe quelle rive. Mais il s’essouffle rapidement et se sent bien minuscule dans tout ce déchaînement. Il sait que s’il remet la tête sous l’eau il n’aura pas la force de remonter. À ce moment-là, il voit que la petite fille le suit en courant sur sa rive. Il sent alors son cœur se réchauffer quelque peu. Il décide alors de relâcher tous ses muscles et de se laisser flotter sur le dos. Le ciel et ces nuages paraissent indifférents à sa situation, et même s’il sait qu’un être tente de le suivre dans cet emportement, il commence à se sentir très seul et vulnérable. Les heures passent, et de plus en plus d’eau remplissent ses poumons. Il ferme alors les yeux et voit de nombreuses images de sa courte existence. Il se sent triste de partir ainsi, seul et envahi des visages des siens désormais à mille lieux derrière lui. Puis soudain, sa tête se cogne fort contre quelque chose. Il rouvre alors les yeux et constate que la rivière a aussi emporté un énorme tronc. Il flotte à ses côtés, et l’enfant l’agrippe en hurlant et en pleurant. Il repense alors à tous ces visages qui auraient voulu qu’il se batte jusqu’au bout, et à ce morceau d’arbre venu d’un autre monde qui apparaît au bon moment. Il se dit alors qu’il existe encore peut-être une chance pour qu’il puisse s’en sortir. Une fois que le bout du tronc s’approche suffisamment de l’autre rive, il puise dans des forces inespérées pour monter dessus, et tel un funambule, il le parcoure jusqu’à son extrémité pour bondir sur la terre ferme. Seulement son saut n’est pas suffisant, il le constate quand un de ses pieds touche la rive, et quand l’autre est encore dans la rivière, ce qui lui fait perdre de nouveau l’équilibre. Mais une petite main pleine de force attrape la sienne et le propulse vers la rive. Il crache alors toute l’eau qu’il a dans ses poumons et hurle de joie. C’est tout tremblant qu’il voit la petite fille à ses côtés et qui lui sourit. Il la remercie de l’avoir sauvé, et elle lui répond que c’est la force de la rivière qui venait de le sauver. Que sans cette puissance, l’arbre n’aurait pas été déraciné et qu’il n’aurait pas pu se transformer en pont. Puis d’après elle, il a quand même sacrément de chance d’avoir foulé les trois seuls lieux de cet univers, et qu’il sait maintenant comment les traverser. L’enfant se relève, accepte avec bonheur ce soleil qui le réchauffe et regarde ce nouveau monde. Celui-là ne semble pas contenir de la poussière, mais beaucoup d’herbes et de forêts qu’il voit désormais comme des ponts verticaux entre la terre et le ciel. Il se retourne pour regarder son ancien monde. Il y retournerait sans doute un jour, mais pour l’instant, il est tout impatient de faire le tour de celui-ci. Puis, peut-être qu’avec de la chance, ce monde est bien plus vaste que le sien, et qu’il lui faudrait plus d’une vie pour tout voir. La petite fille prend alors sa main pour l’emmener plus loin, dans cette terre mystérieuse et abondante, et où son unique repère est désormais ce contact Humain.

 

Les pensées des Mondes

 

Le premier poste d’Ara au sein de l’entreprise Mirage était aux archives. Elle ne manquait pas d’ambition, mais son parcours scolaire avait été chaotique. Ce n’était pas par manque d’investissement, mais à cause d’un don, ou plutôt d’une capacité qui l’handicapait quand elle était entourée. En effet, elle était télépathe. Jusqu’à son adolescence c’était comme des murmures, ou comme une télévision allumée dans une autre pièce. À connaître les pensées des autres, elle avait eu très peu d’amis et de petits copains car elle décelait le mensonge et les actes faussement désintéressés. Quand elle fut jeune adulte, les murmures sont devenus des voix et le travail pour différencier la parole de la pensée fut pénible. Elle avait consulté un psychiatre pour lui prescrire un médicament pour faire taire les voix, mais rien n’y faisait. Elle n’était pas malade, elle était surhumaine. Elle vivait dans un studio qui diffusait sans cesse de la musique et au coucher elle mettait un casque pour s’endormir avec le bruit de la mer ou de l’orage. La télépathie traversait les murs, et elle n’en pouvait plus de l’intimité de chacun.

Avec son poste aux archives elle était en paix, il n’y avait pas beaucoup de passages dans le sous-sol. Même ici elle écoutait de la musique, classique la plupart du temps. Son travail consistait à classer et ranger les différents contrats et projets de l’entreprise. Mirage était une société sur les nouvelles technologies écologiques et était en perpétuelle progression.

Un matin, en jean et chemise avec comme coiffure une queue de cheval elle alla faire une pause dans la salle café du premier étage. En arrivant elle était seule mais deux personnes sont arrivées le temps qu’elle prépare sa boisson. L’un était un commercial de l’entreprise et l’autre un vendeur d’une autre filiale. Le commercial faisait visiter les locaux au vendeur, et il disait avoir une préférence pour cette salle de pause car elle était souvent déserte. Les échanges étaient cordiaux mais les pensées l’étaient moins, plus particulièrement celles du vendeur qui ne voyait l’employé que comme un pigeon qu’il attirait avec des morceaux de pain. Au moment où ils allaient partir Ara alpagua le commercial pour avoir une discussion avec lui. Il était gêné de laisser son invité mais ce dernier lui fit comprendre qu’ils avaient le temps. Une fois dans la salle des archives, Ara ferma la porte et s’exprima : « Je sais que je suis tout en bas de l’échelle, que je suis qu’un détail dans la mécanique de Mirage, mais je dois vous mettre en garde : ne faites pas affaire avec cette homme. Votre projet est d’installer des panneaux solaires au sultanat d’Oman, les raison ne m’importent pas. Mais cet homme en tant qu’intermédiaire vous fait payer trois fois leur prix d’achat en Chine. Donc autant acheter directement à l’usine pour baisser les coûts. Et enfin sur ses chantiers pour installer les panneaux, il utilise comme main d’œuvre des travailleurs du Bangladesh qui sont sous payés, exploité et qui manquent clairement de protection. Les accidents sont nombreux. Ça ne me paraît pas être dans la façon de faire et dans les valeurs de Mirage. Je vous demande seulement deux choses : Ne pas me demander comment je sais tout ça et je vous demande de me croire. C’est bien au delà que de la simple intuition. Renseignez-vous sur leurs méthodes et vous saurez. »

Le commercial réfléchissait et n’avait pas encore dit un seul mot. Ils sont restés au moins une minute à se regarder. Puis il fini par partir avec un air crispé.

Une semaine plus tard le commercial est retourné aux archives pour dire à Ara qu’elle avait raison sur tout. Il lui proposa un poste de secrétaire à son niveau de Mirage. Malgré le bruit qui allait être incessant, elle accepta la promotion en se disant qu’elle pourrait toujours travailler avec de la musique, mais en baissant légèrement le volume. Elle participa à de nombreuses réunions et son don télépathique permit à l’entreprise de toujours faire les bons choix. Elle passa commerciale en un an mais le métier ne lui plaisait pas, elle aimait prendre son temps, non pour être sans cesse dans la course. La troisième année on créa un poste adapté pour elle et pour qu’elle reste au sein de Mirage ; elle devint négociatrice pour les plus gros projets de l’entreprise. Rien de plus facile de négocier quand les pensées sont ouvertes. Après quelques années encore elle devient directrice adjointe. Elle connaissait déjà tous les rouages de Mirage et avait créé un réseau sûr dans le développement de l’entreprise. Beaucoup avaient de l’admiration pour elle, c’était un parcours hors norme de passer des cartons à la direction en à peine dix ans.

Elle vivait désormais dans un loft au dernier étage d’un immeuble. Les voisins d’en dessous étaient rarement là donc elle pouvait profiter du silence. Elle alla sur le balcon et repensa à une scène d’un des films de Superman. De nuit, ce dernier emmenait sa copine Loïs juste sous les nuages en volant. Une fois à quelques km du sol il lui demanda ce qu’elle entendait. Elle n’avait répondu rien. Et il a dit ; moi j’entends tout.

Cette image était très mélancolique. Elle avait malgré tout la chance de pouvoir utiliser son don à bon escient, mais le sentiment de solitude était bien plus lourd qu’un costume bleu et rouge. En se servant un verre de vin elle alluma la télévision pour voir ce qui se passait dans le monde. Elle vu qu’il y a avait eu un crime de masse dans un centre commercial et que l’auteur avait été arrêté. Elle rumina sur tout ce qu’un cerveau pouvait faire, et que si elle avait été présente, et aurait pu sans doute éviter ce drame.

 

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