« Secret antique »

 

C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. En l’absence du Maître il avait pu poursuivre grâce à une faille dans la matrice ses recherches anthropogénétiques en continuant de mener à bien ses expérimentations sur les dioscures…

Que le transfert temporel fut devenu une réalité n’avait en rien solutionné la soif de découverte de l’humanité. L’horizon s’en était au contraire élargi, multipliant les territoires de l’Histoire qu’elle pensait – à tort – bien connaître. Dix mille vies ne suffiraient plus à parcourir le vertigineux fleuve du temps. À l’instar des grands explorateurs du XVIe repoussant les limites géographiques, une nouvelle sorte d’aventuriers avait vu le jour : les chronovoyageurs.

Parmi eux, Ingmar poursuivait le saint Graal qui lui ouvrirait enfin les portes du savoir universel, l’immortalité, en réalisant des études différentielles autour de télomères gémellaires.

Lorsqu’il pénétra dans l’obscurité de la grotte, l’ombre de la pierre agit comme un masque rafraîchissant sur la peau de son visage cuit par le soleil africain. La sensation ne dura qu’un instant, pendant lequel il s’appliqua à replacer les quelques rochers qui obstruaient le passage par lequel il accédait au sanctuaire.

Dans de quasi-ténèbres, ses doigts coururent sur la paroi telle un fil d’Ariane pour le guider au-delà d’un coude naturel. Sa main y balaya le sol sableux jusqu’à sentir le minuscule boîtier abandonné à cet endroit deux jours plus tôt. Son pouce joua une séquence précise sur l’unique bouton. Une succession de lucioles bleues s’illuminèrent, dessinant la suite du chemin qui l’invitait à descendre plus bas dans le ventre de la Terre.

Le chronovoyageur marcha une dizaine de minutes, la tête et le dos courbés, jusqu’à une salle vaguement circulaire de cinq mètres de diamètre, où l’attendaient deux sarcophages de pierre sculptés de riches bas-reliefs. Le guide de lumière devenait blanc et parcourait la circonférence de la pièce avant de s’élever en spirale large jusqu’au centre de la voûte, dispensant une clarté suffisante pour permettre à l’homme d’effectuer ses travaux sans fatigue visuelle. Derrière les tombeaux se dressait un appareil ressemblant à une table, qu’un câble à l’apparence organique reliait au système d’éclairage. L’engin ne présentait ni aspérité, ni bouton.

Ingmar appliqua la paume de sa main à la surface, déclenchant l’activation d’un écran lumineux généré par trois minuscules faisceaux surgis des angles de la table. L’affichage de la date l’incita à un rapide pincement de lèvres : d’après les écrits antiques disponibles à son époque, le Maître – Hamilcar – reviendrait à Carthage avant quelques semaines. Un court répit dans la conquête du sud de l’Hispanie lui apporterait un bref repos qu’il mettrait à contribution pour régler quelques affaires propres à la cité. La couverture d’Ingmar, qui s’était présenté en tant que serviteur choisi par Hamilcar lui-même pour étudier d’anciens textes, ferait alors long feu. Il se devait donc de quitter le domaine de Mégara avant cette échéance, pour prendre la route de l’Égypte, où la prochaine faille dans la matrice se produirait dans quelques mois. Poursuivi par les Carthaginois, l’explorateur temporel ne survivrait pas longtemps : son unique option restait un départ de plus en plus urgent, que ses recherches aboutissent ou non.

Un bourdonnement naquit autour des sarcophages, aux endroits où des cordons d’un matériau similaire au câble organique épousaient la pierre en de larges corolles violacées. De discrets renflements s’élançaient de ces extrémités pour remonter le long des tresses, jusqu’à leur jonction à la base de l’appareil. Les symboles de l’analyse en cours s’affichaient en multiples tableaux sous le regard usé du scientifique.

La découverte de cet endroit, quatre mille ans plus tard, l’avait un jour pourtant rempli d’espoir. La configuration du tombeau, détecté par satellite sous une jungle future, avait déclenché une expédition dans cette zone difficilement accessible, devenue inhabitable suite au réchauffement climatique. Les travaux d’excavation, ralentis par l’obligation de regagner le dirigeable toutes les quatre heures pour lutter contre l’humidité et la chaleur étouffante, avaient réclamé plusieurs semaines mais le résultat se situait à la hauteur des efforts. Comme Ingmar l’espérait, les sculptures recouvrant les sarcophages représentaient l’histoire des dioscures Castor et Pollux, que les Romains  gravaient comme des symboles d’immortalité.

Que faisaient-ils à cet endroit, alors que la mer Méditerranée – asséchée depuis longtemps – les séparait à l’époque de la civilisation romaine ? Était-ce un vestige des guerres puniques ? La datation annonçait quelques siècles de trop au compteur… Quant aux corps contenus à l’intérieur, ils ne s’y trouvaient plus : les couvercles avaient été déplacés à une époque indéterminée au cours de l’Histoire.

Le chronovoyageur et son équipe avaient longuement hésité sur la localisation de la faille dans la matrice du temps : la dernière identifiée dans ce secteur avant la chute de Carthage semblait un choix logique. L’absence d’Hamilcar procurait une période stable de quelques années, et les données concernant les siècles précédents demeuraient trop lacunaires pour prendre le risque de s’y rendre à l’aveugle.

Un bref signal sonore attira l’attention du scientifique sur une portion particulière du séquençage en cours. Une anomalie y apparaissait en bleu sur fond rouge. Il réamorça le segment, mais obtint un résultat identique ; les bases utilisées comme nucléotides dans le fragment de corps analysé n’appartenaient pas aux paires habituelles adénine-thymine et guanine-cytosine.

Un résultat impossible.

Ingmar lança un regard perplexe aux corolles qui épousaient la pierre. De ces cordons organiques s’insinuaient des microfilaments qui exploitaient le moindre interstice du matériau pour y pénétrer de manière non invasive. Une fois à l’intérieur, pilotées par l’ordinateur, des nanocapsules s’en libéraient pour s’y déplacer sans avoir à ouvrir le sarcophage. Les prélèvements reprenaient ensuite le chemin inverse et remontaient jusqu’à l’appareil pour y subir les analyses souhaitées. Au final, la méthode se montrait si peu intrusive qu’elle restait indécelable pour quiconque ne disposerait pas d’une technologie suffisamment avancée pour la reconnaître.

Dans ces deux tombes reposaient des jumeaux. De cela, il était convaincu par les observations préliminaires effectuées quarante siècles plus tard sur les rares traces encore exploitables. Or ses recherches portaient précisément sur les êtres gémellaires. L’aubaine ne s’était cependant pas arrêtée là : parvenu quatre mille ans avant leur découverte, dès ses premières visites au caveau, il avait compris son erreur. Ceux qu’il avait pris pour des sarcophages romains arboraient sur leur couvercle des ornements grecs, effacés par le temps à son époque. Le récit des dioscures ne s’y trouvait pas pour symbole… leur relecture, bien plus détaillée aux jours d’Hamilcar, ne laissait aucune place au doute : Castor et Pollux, si légendaires soient-ils, reposaient à l’intérieur, bien loin de leur Péloponnèse natal…

Les yeux du chercheur ne se détachaient plus des caractères surlignés sur l’affichage. S’efforçant de contenir la montée d’adrénaline dans ses veines, il balaya l’extrémité haute de l’espace de visualisation pour provoquer l’apparition du calendrier et ne put s’empêcher de pester. Alors même que ses travaux débouchaient enfin sur une piste, le délai imparti ne lui permettrait pas d’y apporter une conclusion. Un sentiment de colère, alimenté par la frustration, l’envahit.

Tributaire de sa couverture, Ingmar perdait ses journées dans la propriété d’Hamilcar, à parcourir d’obscurs manuscrits égyptiens consistants pour la plupart en registres dénués d’intérêts. En fin d’après-midi, sous prétexte de méditer les écritures déchiffrées, il quittait la ville en direction du sud et rejoignait les collines avoisinantes où se trouvait la double sépulture. Son temps de sommeil réduit au strict minimum, il y vouait une bonne partie de la nuit à l’étude des sarcophages.

Il relut ses notes enregistrées, en particulier la thèse qu’il avait présentée auprès du directorat scientifique une dizaine d’années plus tôt. Il y soutenait la théorie d’une réponse à l’immortalité au sein même de l’Antiquité, aiguillé par les différentes figures légendaires. Selon lui, les capacités hors normes des héros mythologiques s’expliquaient de manière cohérente par les multiples liens familiaux retracés. Leurs caractéristiques récurrentes de longévité et leurs aptitudes particulières auraient découlé d’une anomalie génétique dont les corps étendus dans cette cavité détenaient peut-être la réponse !

L’hésitation n’était plus de mise : cet espace temporel serait l’unique accès possible à ces informations avant des siècles. Le matériau serait irrémédiablement détérioré s’il ne parvenait à l’extraire lors de cette mission.

Un coup d’œil rapide sur les sacs déposés dans un coin de la salle le rassura sur la faisabilité d’un départ anticipé. Il y avait accumulé suffisamment de provisions pour s’enfuir si la situation tournait en sa défaveur, et estimait à une semaine le temps dont il disposait sur ces réserves. L’absence de seconde chance eut raison de sa tempérance scientifique.

*

Un simple renflement, situé juste sous l’os occipital, souligné par le trait régulier d’une cicatrice : le chercheur l’avait découvert dès les premières observations, puis confirmé au cours des nuits suivantes. Son analyse rejoignait de manière irréfutable les résultats dénonçant une anomalie génétique, renforcée par le remarquable état de conservation des corps qui ne laissaient aucun doute aux yeux d’Ingmar ; les dépouilles appartenaient aux véritables dioscures, Castor et Pollux. La dégradation encore presque imperceptible de leurs cellules ne possédait rien de naturel.

Il incisa pour libérer la demi-sphère de matière organique dissimulée sous la peau, dont trois excroissances s’enfonçaient à l’intérieur du crâne. La similitude troublante entre ces chairs inconnues et les implants neuronaux utilisés au XXIIIe siècle représentait une concordance trop parfaite pour découler d’une coïncidence.

D’une main fébrile, le chronovoyageur déposa les greffons sur la table d’analyse, peinant à accepter leur réalité. Des manipulations génétiques vingt-cinq siècles avant la découverte des gènes eux-mêmes !

Figures mythologiques… héros antiques… divinités… tous des transhumanistes utilisant des ajouts organiques pour se transcender, là où d’autres useraient de l’électronique deux millénaires plus tard pour un résultat moindre.

Le vertige le prit à la seule danse des interrogations soulevées par sa découverte : quelle origine possédait les nucléotides impliqués ? Quel génie médical l’Histoire avait-elle oublié, effaçant ces interventions pour les générations d’Hommes à venir ? Ce prodige pourrait-il être reproduit à son époque ?

Toute conjecture s’avérait inutile ; Ingmar réalisa avec bonheur que sa mission venait d’aboutir.

Ayant pris soin d’emporter avec lui, lors de son départ de la propriété d’Hamilcar, les provisions nécessaires au long voyage qui l’attendait, Ingmar avait décidé de rallier l’Égypte sur-le-champ. Luttant contre l’excitation, il s’empara du sac contenant la balise temporelle qui signalerait sa présence à ceux de son époque, une fois la prochaine faille atteinte, et embrassa une dernière fois du regard les sarcophages désormais entrouverts, ainsi qu’il les découvrirait quarante siècles plus tard.

Il suivit à pas mesurés le passage qui menait à la surface, tout d’abord éclairé par les lucioles lumineuses, puis dans la pénombre et enfin l’obscurité. Il n’avait pas jugé bon d’éteindre le système, biodégradable, puisque rien n’en subsisterait dans une vingtaine d’années.

Le silence se mua lentement en murmure ronflant, tandis qu’il parcourait les ultimes mètres dans la nuit la plus totale, se guidant d’une main sur la paroi. Ses doigts devinèrent les pierres qui obstruaient l’entrée. Un sifflement suintait entre elles, qui devint grondement lorsqu’il ôta la toute première. Une bourrasque chargée de grains lui fouetta le visage quand un second rocher roula, l’obligeant à reculer de surprise. À l’extérieur soufflait une violente tempête de sable qui s’engouffrait maintenant dans l’ouverture qu’il venait de pratiquer.

L’idée saugrenue d’une colère biblique lui traversa un instant l’esprit ; il se moqua de lui-même, songeant aux histoires de malédictions égyptiennes qui avaient bercé ses études comme autant de vieilles plaisanteries éculées. Il ramassa la pierre qui gisait à ses pieds dans l’intention de la replacer  sur l’ouverture, choisissant d’attendre un moment plus propice à son départ.

Le vent rageur redoubla, lui crachant son sable fielleux en pleine face. Ses pieds étaient déjà ensevelis et il pouvait sentir la danse des grains s’écouler au niveau de ses chevilles, là où tombait le filet de particules qui s’insinuait par l’entrée. La tempête sévissait probablement depuis plusieurs heures et avait recouvert une bonne partie de l’accès à la grotte : sortir équivaudrait à un suicide, pur et simple. Ingmar ramassa la pierre qui gisait à ses pieds pour tenter d’obstruer l’orifice créé, mais ne parvint qu’à désengager celle du dessous, poussée par le sable accumulé. Une violente rafale recouvrit le hurlement de douleur du chronovoyageur lorsque son tibia se brisa sous le choc. Fou de douleur, il amorça son recul, mais sa jambe resta coincée sous le rocher. La tourmente riait aux éclats. Il s’efforça à demeurer immobile, espérant que la souffrance se calme.

Pendant les longues heures qui suivirent, les multiples tentatives pour se libérer ne parvinrent qu’à raviver la blessure. Le vent et les rafales de sable s’étaient taris, sans qu’il puisse déterminer si la tempête s’était achevée, car l’entrée de la cavité était désormais ensevelie.

Le dépit céda à une amertume cynique lorsqu’il songea que ses éventuels restes s’ajouteraient à ceux qu’il retrouverait dans quelques millénaires. Il plongea la main au fond de la poche pour saisir l’emballage hermétique qui permettrait à sa découverte d’atteindre son autre moi dans un avenir lointain ; grâce à lui, le futur Ingmar disposerait de la solution au mystère sans avoir à mettre son existence en péril à travers les failles temporelles.

Son index devina une arête vive, qui n’aurait pas dû s’y trouver. Il sortit la capsule de prélèvement sans pouvoir la distinguer dans les ténèbres, et comprit au toucher qu’elle s’était fendue. De lui et de son trésor, rien ne subsisterait, car il est des savoirs voués à demeurer occultes.

Le secret de l’immortalité serré au creux de sa main, Ingmar se laissa emporter, vaincu par le temps.

 

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