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Patrick Berlier - La Société Angélique

Cette mystérieuse et ténébreuse société secrète revient régulièrement en filigrane dans l’affaire Rennes-le-Château. La revue Pégase No 10 s’en faisait d’ailleurs l’écho, à propos de la sibylline inscription « Viva Angélina », dans l’énigme du meurtre de l’abbé Gélis, en proposant à ce sujet une interprétation régionale non dénuée d’intérêt. Diverses circonstances m’ont amené à me spécialiser dans l’étude de cette société, au point de publier récemment un livre explorant l’histoire de ce cénacle, de ses initiateurs, de ses créateurs, de ses adeptes, s’ouvrant ensuite vers les énigmes historiques qui les passionnèrent, et dont les thèmes s’entrecroisent avec ceux évoqués dans le cadre de l’affaire Rennes-le-Château.

La Société Angélique est née à Lyon au XVIe siècle, pendant l’époque fastueuse de la Renaissance. La ville était alors un carrefour incontournable, sur la route de l’Italie, et un lieu d’échanges où se côtoyaient banquiers, pèlerins, artistes et écrivains. Lyon était la capitale européenne de l’imprimerie, dont les maîtres étaient à la fois imprimeurs, éditeurs et libraires. C’est grâce à eux que se diffusaient culture et connaissance, en l’absence d’université. Tout a commencé en 1506. Cette année-là, un petit groupe d’érudits fondait une « Académie » à Fourvière, la colline bien connue dominant la ville. Son existence nous est connue par plusieurs lettres que l’un de ses membres, un nommé Humbert Fournier, écrivit au notable et humaniste Symphorien Champier, lequel les publia l’année suivante. Des générations d’historiens lyonnais, éblouis par son titre, ont considéré ce groupe comme une Académie au sens noble du terme, c’est-à-dire un organisme fondé par privilège royal et régi par des statuts stricts. Aujourd’hui « l’Académie » de Fourvière est regardée comme une pure légende, ce qui justifie les guillemets entre lesquels je place ce mot, lequel était à prendre selon son sens primitif de lieu de réunion et d’étude. Cette « Académie » n’était qu’un petit groupe informel et sans existence officielle, mais on y trouvait tous les ferments de la future Société Angélique, en particulier il pratiquait la Langue des Oiseaux.

Quinze ans plus tard, vers 1520, s’établit à Lyon l’imprimeur d’origine allemande Sébastien Gryphe, avec un griffon pour emblème. L’homme se nommait en réalité Greif, il avait choisi ce pseudonyme à partir du grec gryphé, l’embrouillé, principe de l’incertain. Gryphe appartenait semble-t-il à une obscure Société du Brouillard, un nom qui doublera celui de la Société Angélique tout au long de son existence. Le Brouillard avait pour emblème le bucrane, la tête de bœuf. Gryphe fut aussi le pilier de l’AGLA, la société secrète des imprimeurs, fondée à Lyon par l’occultiste allemand Cornélius Agrippa. AGLA est l’acronyme de la formule liturgique hébraïque Atha Guibor Leolam Adonaï, signifiant à peu près « tu es fort éternellement, Seigneur ». L’AGLA pratiquait « l’acceptation », comme le fera plus tard la franc-maçonnerie, c’est-à-dire qu’elle admettait des adeptes étrangers au métier. Parmi ces membres on trouva le poète Maurice Scève, l’écrivain et médecin François Rabelais, l’architecte Philibert Delorme, et le roi François Ier en personne.

Vers 1536, on retrouvait tous ces beaux esprits, et bien d’autre encore comme Clément Marot ou Bonaventure des Périers, dans un cercle d’intellectuels nommé Sodalitum, dont la tête pensante était Étienne Dolet. Ce cercle nous est connu en particulier par un courrier du poète rémois Jean Voulté, résidant alors à Lyon et fréquentant cette société. Sodalitum comptait également de nombreux hommes de loi, juristes ou magistrats, des notables et des financiers comme le richissime Gadagne venu d’Italie.

Vers 1552, un riche magistrat et mécène nommé Nicolas de Langes acquit à Fourvière un vaste domaine situé sur le flanc nord de la colline, composé d’un jardin, d’une vigne, et de deux maisons, une à chaque extrémité. Par un jeu de mots bien dans l’esprit du temps, Nicolas de Langes baptisa son domaine « l’Angélique ». Il entreprit d’y réunir érudits et lettrés, issus des cercles précédents. Sébastien Gryphe, vieillissant, passa sans doute le flambeau au jeune Nicolas de Langes, qui n’avait alors que 27 ans. Ce nouveau cénacle prit tout naturellement le nom du domaine où il se réunissait. La Société de l’Angélique était née. Elle fut sans doute la continuation logique de tous les groupes qui l’avaient précédé en se transmettant le même idéal. Ce domaine de l’Angélique, bien que vaste, était modeste. Nicolas de Langes possédait d’autres demeures dans Lyon, qui durent abriter plus confortablement les travaux de la Société, mais ses membres aimaient monter à Fourvière, peut-être pour quelques mystérieux rituels. La maison bâtie au sommet servait surtout d’habitation au vigneron et de remise pour ses outils. Dans toute la région lyonnaise, ce genre de construction n’est jamais désigné autrement que par le mot « loge », et ceci explique peut-être cela…

C’est un prolifique érudit du XIXe siècle, Claude-Sosthène Grasset d’Orcet, qui fut le premier parmi les auteurs ésotéristes à évoquer cette Société Angélique, en révélant son existence par quelques brèves mentions, dans une demi-douzaine d’articles différents publiés par la Revue Britannique (1 ). En fait, Grasset d’Orcet s’est basé sur les écrits des annalistes lyonnais, dont le célèbre père Jésuite Claude Ménestrier, spécialiste de l’héraldique, qu’il cite plusieurs fois. Cependant, suivant en cela les historiens de son époque, il n’a pas su discerner l’enchaînement des cercles d’initiés qui ont précédé la Société Angélique proprement dite. Il faut dire que ces chroniqueurs amalgamèrent allègrement tous ces groupes, au point de leur donner, à tous, le titre d’Académie et le nom d’Angélique. C’est ainsi que Grasset d’Orcet considérait la Société Angélique comme une « académie littéraire », qui aurait existé dès le début du XVIe siècle, mais il a eu la clairvoyance et l’intelligence d’y voir une société secrète. Grasset d’Orcet nous révèle aussi que cette société fut fondée par les maîtres d’une corporation puissante, celle des graveurs nommés Gilpins ou Saint-Gilles, qui fournissait des adeptes à l’un comme à l’autre des deux grands pouvoirs occultes de l’Ancien Régime, l’Ordre des Gouliards ou Gaults, et l’Ordre des Forestiers ou Charbonniers.

La Société Angélique organisait la correspondance entre ses membres, en leur enseignant au préalable la manière de crypter leurs écrits par des arts cryptographiques et hiéroglyphiques tels que la Langue des Oiseaux ou le Grimoire. Cette particularité marque encore les ouvrages des adeptes du XIXe siècle. Les membres de l’Angélique philosophaient volontiers sur le thème de la mort, illustré magistralement par Nicolas Poussin et ses célébrissimes Bergers d’Arcadie. La formule culte Et in Arcadia ego est d’ailleurs devenue le signe de reconnaissance que l’initié angélique se devait de glisser dans ses œuvres, d’une manière ou d’une autre. La « Bible » de la Société Angélique fut l’ouvrage fameux Le songe de Poliphile publié en Italie en 1499 et en France en 1546 (2). C’est un livre au texte insipide et soporifique, mais dont les gravures constituent le véritable enseignement pour qui sait les interpréter.

Les guerres de religion vinrent contrarier l’existence de la Société Angélique. Nicolas de Langes tenta de s’opposer au massacre des Protestants lyonnais, et il dut s’exiler pour échapper à la Ligue. Il ne revint à Lyon que sous le règne d’Henri IV, et reprit alors ses activités. Il mourut en 1606, laissant le domaine de l’Angélique — et la Société du même nom — à sa fille Louise et à son époux Balthazar de Villars, magistrat et conseiller du roi, qui poursuivit l’œuvre de son beau-père.

Balthazar de Villars devint dix ans plus tard l’un des bienfaiteurs de la chartreuse de Lyon. La maison avait été fondée en 1584 sous Henri III, mais les troubles de la Ligue avaient singulièrement défavorisé son essor, de même que les promesses financières non tenues d’Henri IV. Seuls quelques pauvres moines tentaient de conserver une âme à la chartreuse, situation qui émut le successeur de Nicolas de Langes et ses amis. Grâce à leur générosité, en 1616 le Révérend Père Général de l’Ordre des Chartreux envoya à Lyon 19 religieux. Parmi eux se trouvait un certain Dom Polycarpe de la Rivière, personnage particulièrement énigmatique sur lequel je vais maintenant m’attarder quelque peu.

Polycarpe de la Rivière se disait natif du Velay (l’actuel département de la Haute-Loire, à peu de choses près). Il naquit semble-t-il vers 1585, peut-être à Tence. Il entreprit sans doute des études à la maîtrise de la cathédrale du Puy-en-Velay, dont le maître de musique était un nommé… Claude François. Celui-ci fut appelé un jour au service de Marguerite de Valois, l’épouse d’Henri IV, la fameuse « Reine Margot » qui vivait alors recluse au château d’Usson en Auvergne, près d’Issoire. Claude François vint avec quelques uns de ses élèves, on sait que la reine aimait s’entourer de petits enfants pour leur faire chanter les stances qu’elle composait. Elle aimait aussi particulièrement les jeunes hommes, et apprécia Claude François au point de l’anoblir en lui donnant la seigneurie de Pominy. Mais ceci est une autre histoire. Polycarpe resta au service de Marguerite de Valois jusqu’à son départ d’Usson, en 1605. Il y trouva les bases de sa formidable érudition, entre autres grâce aux leçons que lui dispensèrent tous les beaux esprits qui fréquentèrent la cour de la Reine Margot. Parmi eux, Honoré d’Urfé, l’auteur de l’Astrée, le premier roman français, ou encore le chanoine Loys Papon. Tous deux appartenaient semble-t-il à la Société Angélique, Polycarpe en eut ainsi connaissance dès sa jeunesse.

Après un passage chez les Jésuites, le jeune De la Rivière entra chez les Chartreux en 1608. Polycarpe semble avoir été son nom d’église, selon des sources récentes l’homme se serait prénommé en réalité François. Il devait se distinguer par l’écriture de plusieurs livres de dévotion, qui restèrent à l’état de manuscrits jusqu’à sa rencontre avec Balthazar de Villars, qui en finança la publication. C’est ce mécène qui amena Dom Polycarpe à fréquenter à Lyon la Société Angélique. En 1618 il était nommé prieur de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez, proche de Lyon, où il resta jusqu’en 1627, publiant encore de nouveaux livres, dont son « best-seller » L’adieu du Monde. Pendant ce temps, en 1622 le peintre Nicolas Poussin arrivait à Lyon où il résidait un certain temps, ce qui l’amena lui aussi semble-t-il à être initié à la Société Angélique.

Dom Polycarpe fut ensuite nommé successivement à la tête des chartreuses de Bordeaux et de Bonpas, dans la banlieue d’Avignon. Là il poursuivit sa production littéraire, mais entreprit de faire œuvre d’historien, un domaine dans lequel il fut très contesté, à commencer par sa propre hiérarchie qui lui interdit de publier ses recherches. Dom Polycarpe s’intéressa fortement à l’histoire de la Provence, après s’être passionné sans doute pour celle de la région lyonnaise et plus particulièrement du massif du Pilat. Il devint le correspondant et l’ami de nombreux érudits, parmi lesquels on peut citer Peiresc, Gassendi ou Honoré Bouche. Souffrant des critiques incessantes, et aussi sur un plan physique de douleurs aux jambes, il obtint d’être déchargé de ses fonctions, puis d’aller en Auvergne pour suivre une cure. Étrange choix en vérité, car il se dirigea, après s’être installé en 1639 à la chartreuse de Moulins, sur la station thermale du Mont-Dore, qui n’a jamais soigné les rhumatismes. Il n’y arriva jamais, et sa disparition inexpliquée entoure sa personnalité déjà énigmatique d’une aura de mystère supplémentaire.

Parmi les thèmes auxquels Dom Polycarpe s’est intéressé, il y a par exemple l’exil de Ponce Pilate à Vienne, le passage de Marie-Madeleine en Gaule, les Mérovingiens, la famille de Roussillon, véritables rois secrets et sacrés du Pilat. Des thèmes qui croisent les pistes évoquées dans l’affaire Rennes-le-Château. L’hypothèse dite « du Pilat » a fleuri à Rennes-le-Château au cours des dernières années. L’abbé Saunière se rendait dit-on régulièrement à Lyon, résidant curieusement sur les lieux mêmes où sont nés ces cercles tels le Brouillard ou le Sodalitum.

Mais retournons en ce XVIIe siècle. Lyon qui avait été la capitale de l’esprit était devenue une ville de négoce et d’industrie. Les érudits l’avaient fui depuis longtemps pour s’installer à Paris. Le domaine de l’Angélique, qui avait appartenu à Nicolas de Langes puis à ses descendants les Villars, fut vendu en 1669. La Société du même nom avait semble-t-il suivi le même chemin que les érudits. On la retrouva à Paris, où elle devait renaître de ses cendres dans le foisonnement des cercles occultistes de la fin du XIXe siècle. Les plus grands noms des arts ou de la littérature devaient alors en faire partie : Eugène Delacroix, Charles Nodier, George Sand, mais surtout Gérard de Nerval et Jules Verne. Nerval nous a laissé une nouvelle portant le doux titre Angélique, où dans le foisonnement du texte apparaissent quelques pistes dont certaines restent encore à suivre. Même chose pour Jules Verne, amateur de Langue des Oiseaux, dont les messages subliminaux croisent étrangement ceux de Nerval. Il faut lire bien sûr Clovis Dartentor, mais aussi Le château des Carpathes — à qui notre ami Jean-François Deremaux a consacré plusieurs articles dans Pégase — ne serait-ce que pour ses allusions aux Bergers d’Arcadie et à l’emploi très subtil de leur formule culte.

La Société Angélique n’a semble-t-il pas survécu aux deux guerres mondiales, il n’en reste que le souvenir, et quelques étranges maisons dans le vieux Lyon. Mais elle possède encore quelques admirateurs, glissant de discrètes allusions dans leurs œuvres, tels Ian Caldwell et Dustin Thomason dans leur roman La Règle de quatre (3) qui, surfant sur la vague Da Vinci code, nous propose sa vision du Songe de Poliphile…

Patrick Berlier © pour la LdT -
article paru dans la revue Pégase No 11 de Michel Vallet.

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(1) Ses textes sont actuellement rassemblés par les éditions e-dite sous les titres L’archéologie mystérieuse, L’histoire secrète de l’Europe, Œuvres décryptées, chacun en deux volumes.

(2) Réédité en 2004 par l’Imprimerie Nationale.

(3) Editions Michel Lafon 2005.

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